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Articles

"Baignade surveillée" de Laura KASISCHKE

Richie a 5 ans.  Sa mère a peur de tout. Son père "voit grand" pour sa famille.  Richie adore aller à la piscine, même s'il ne sait pas encore nager. La maître-nageuse a 17 ans, elle est jolie avec sa queue-de-cheval.  En ce jour de juillet 1969, trois hommes partent pour la Lune, bouleversant le quotidien du monde entier.  Ce jour-là, Richie se noie ...  Tout cela le lecteur le sait dès le début du roman.  Ensuite, comme dans un kaléidoscope,  le récit éclate en temporalités et points de vue différents, reconstituant ce qui précède  le drame et ce qui suit le drame,  dans des chapitres égrenés parfois à l'envers façon compte à rebours du décollage de la fusée. La noyade elle-même, autour desquels tous ces instants gravitent comme en orbite, arrivera en toute fin de roman, dévoilant enfin ses circonstances. J'avais bien veillé à ne lire aucune critique sur ce roman d'une auteure que j'aime particulièrement.  C'est pour vous donner ce mêm...

"Connemara" de Nicolas MATHIEU

Le dernier Nicolas Mathieu m’est tombé des mains. Bizarre, j’avais bien aimé les précédents. Plusieurs raisons à cela :  1) l’auteur ne se renouvelle pas (certes ce n’est pas le seul, mais n’est pas Angot qui veut)  2) Je ne suis pas fan des consultants, mais sa charge contre eux est vraiment vue et revue, on a l’impression de lire un tract de la France Insoumise. Préférez l’original (ou pas, c’est vous qui voyez). Sa vision de la fonction publique territoriale (que je connais bien), est, comment dire, pas vraiment fausse, mais tellement caricaturale que le message se perd.  3) Je l’ai lu juste après avoir dévoré le dernier Houellebecq. Encore un qui ne se renouvelle pas beaucoup me direz-vous. Mais "Anéantir" est particulièrement réussi, toujours drôle par fulgurances, déprimant comme à l’accoutumée, avec une coloration empathique plus inhabituelle. D’où vient que Mathieu, très estimable romancier, a mal supporté la comparaison avec Houellebecq ? Je ne sais pas, Houell...

Des prix bien mérités en 2021 (1) : Nothomb et Angot

  Premier sang Amélie Nothomb Ma critique commence par un paradoxe : mieux vaut ne rien savoir du roman avant de le lire. On goûte ainsi tout le sel narratif sans l’"encombrement" affectif de savoir qu’Amélie évoque un aspect très personnel. Certes on apprend vite que la famille du personnage principal s’appelle Nothomb, mais après tout cela pourrait être une coquetterie ou un tour de passe-passe d’une romancière volontiers  joueuse . A la manière d’un conte, la vie de Patrick Nothomb est évoquée : son enfance sans père, un militaire mort bêtement lors d’un exercice de déminage dans sa vingtaine, une mère inconsolable et indifférente, mais des grands parents maternels aimants qui vont l’élever. Jugé trop sensible et protégé par son grand-père, il est envoyé en vacances dans la famille paternelle. Une famille au mode de vie pour le moins singulier, qui va marquer la vie du petit garçon. Un prix Renaudot en 2021 mille fois mérité pour cette romancière considérée...

"Soif" d'Amélie Nothomb

Jésus Christ est un personnage fascinant : qu’il ait existé ou pas, qu’on croie ou pas qu’il est le Fils de Dieu, il y a quelque chose d’irréductible dans son message, comme un nombre premier ou un atome, qui fait qu’il résiste au temps, aux folies de l’Église et ne souffre pas trop la discussion. Dans le dernier Amélie Nothomb Jésus raconte à la première personne son procès, sa dernière nuit, sa crucifixion et sa résurrection. En faisant toujours un peu la maligne, l’auteur livre mine de rien un roman très personnel et plus profond que ses derniers opus, qu’on a lu d’une traite en les oubliant aussitôt. Celui-là n’aura pas le même sort, pour moi en tout cas. Il reste en tête, et déploie moult réflexions concentriques. Car l’épreuve de Jésus est celle qui attend tout humain : faire face à la douleur et à la mort, garder l’image de ceux qu’on aime, éliminer toute l’hostilité ambiante pour se concentrer sur sa conscience, vivre pleinement son rapport au corps. L’humour ...

"Blue Jasmine" de Woody ALLEN

Le retour cinématographique de W. Allen aux States signerait son retour aux affaires, affirment les critiques à propos de "Blue Jasmine". Si je ne partage pas leur tiédeur sur les films européens de notre new yorkais préféré, je tiens moi aussi "Blue Jasmine" pour un de ses meilleurs films de la décennie écoulée *. Les rares qui n'ont pas aimé le film disent qu'on se fiche de ce qui arrive à cette femme riche et qu'elle a bien cherché son infortune. Au début, c'est vrai, même si la performance de Cate Blanchett déjoue la caricature. Mais c'est sans compter sur ce vieux briscard du scénario qu'est Woody Allen, et sa manière si personnelle et subtile d'introduire, l'air de rien, des éléments de drame dans cette apparente comédie des contraires (NY versus SF, Riches snobs contre Beaufs fauchés...). Il y a cette scène, à la fois hilarante et glaçante, où Jasmine révèle dans un café à ses deux petits neveux, ébahis, ce qu'elle a sub...

"Revival" de Stephen KING

J'ai recommencé à lire Stephen King, après une longue parenthèse (20 ans quand même...), et c'était avec le foisonnant Dôme . Si Doctor Sleep m'est tombé des mains, j'ai dévoré 22/11/63 et le tout dernier, Revival . La première partie du roman, celle de l'enfance du héros, Jamie, raconte sa rencontre avec le Pasteur Charles Jacobs, venu officier à Harlow, dans le Maine. C'est la partie la plus réussie, presque un roman dans le roman, écrite du point de vue de l'enfant de 7 ans, le style est donc dépourvu des quelques facilités  et commentaires qui encombrent parfois l'écriture de King. L'évocation de la famille de Jamie, de la vie des années 60 est tendre et drôle. Le pasteur partage avec Jamie sa passion pour l'électricité, et guérit son frère Connie, devenu muet suite à un accident, grâce à un procédé secret... Cette partie se clôt par le départ fracassant du pasteur, qui quitte la petite communauté sur ce que Jamie nomme l...

"Funny Girl" de Nick HORNBY

Le roman s'ouvre sur une hilarante scène de concours de beauté à Blackpool, Angleterre, au début des années 60. Barbara est très jolie et bien partie pour gagner, mais elle a autre chose en tête : partir pour Londres et tenter sa chance comme actrice de comédie. Car Barbara a beaucoup d'esprit et de répartie. C'est une "funny girl" ! Elle plante là sa tiare de reine et son vieux père, et se retrouve vendeuse de grand magasin dans le Swinging London. Courant les castings, elle a la chance et le talent de se faire remarquer par deux auteurs et un producteur pour être l'héroïne d'une sitcom de la BBC. Et sa vie démarre... Ce roman très léger et désinvolte, à l'ironie so british, est avant tout une réflexion sur l'art du divertissement. Est-il noble ou mineur ? Cette question est incarnée par les deux auteurs de la sitcom, l'un Tony, passionné par ce registre, l'autre, Bill de plus en plus travaillé par le souhait de "faire une œuvre...

"Le Retour" de Dulce Maria CARDOSO

C’est en Angola en 1975 que débute le roman. La décolonisation est entamée après la chute du régime de Salazar, et la guerre civile commence. Pour les portugais, c’est la débâcle. C’est ainsi que la famille de Rui, adolescent de 14 ans doit quitter le pays de l’enfance pour rejoindre la métropole. Le père ne les accompagne pas, il a été fait prisonnier par les combattants. Logés pour une période indéterminée dans un hôtel 5 étoiles près de Lisbonne, ils deviennent des expatriés et attendent l’improbable retour du père. C’est Rui qui raconte l’histoire, nous sommes dans sa tête, pris dans son flot de paroles et de pensées, et faisons avec lui ses premières expériences d’homme.   Un magnifique roman d’initiation, à la langue riche et originale, qui est aussi un roman sur la perte : la perte de l’innocence de Rui est la métaphore de la perte de son empire pour le Portugal. « Le retour » nous donne aussi l’occasion de nous retourner sur un épisode de l’hist...

Hasard et coïncidences... ou Marie Darrieussecq et moi

Dans les aéroports, on croise souvent des gens connus. A Roissy, j'ai déjà vu Marie Drucker, Lambert Wilson et Eric Judor (du duo Eric et Ramzy). Bon...  La semaine dernière, m'envolant pour New York, je vois derrière moi, dans la file du dépose-bagages, l'écrivain Marie Darrieussecq . Quasi caricaturale, elle tient un livre ouvert à la main et paraît totalement ailleurs... Personne ne semble la reconnaître (à part moi, je veux y croire). Je la suis depuis Truismes , je l'aime bien, donc je suis contente, davantage que si j'avais vu, mettons, ... bon je n'ai pas de nom d'écrivain honni qui me vient... BREF... Quelques jours se passent, nous nous retrouvons à flâner du côté de Washington Square, et nous découvrons que c'est le quartier du département Littérature de l'université de NY. Dans une petite rue (enfin selon les standards new yorkais), notre regard est attiré par une sorte de passage, très parisien, lui,  où se font face  la Maison ...

Le passé continu de Neel MUKHERJEE

Ce premier roman de l'indien Neel Mukherjee (écrit en anglais) a été très remarqué à sa sortie, et ce n'est pas étonnant. Sa maîtrise et son talent, pour un coup d'essai, forcent l'admiration. Un roman original, foisonnant qui se déploie sur plusieurs plans en mettant en perspective différentes époques et différents personnages, tous aussi passionnants les uns que les autres. Nous passons ainsi de la vie à Calcutta dans la 2de moitié du 20ème siècle, aux bas-fonds de Londres dans les années 90, de la partition du Bengale en 1905 au monde glauque de la traite des travailleurs immigrés illégaux en Angleterre, en passant par l'ornithologie(!) En bref, et pour être plus précise : dans les années 90, Ritwik, qui vit à Calcutta dans une famille qui s'est toujours battue contre la misère, perd ses 2 parents. Brillant élève, il obtient une bourse pour aller étudier à Londres. Là, en même temps qu'il découvre le monde étudiant cosmopolite en Angleterre, il co...

Ma vie avec Liberace de Steven SODERBERGH

Soderbergh nous surprendra toujours. Après Contagion et Side effects , voici la biographie du kitchissime mais néanmoins virtuose pianiste Liberace. "Liberace n'est pas Rubinstein, mais Rubinstein n'est pas Liberace..." Avec cette citation délicieuse et pleine de sens, Soderbergh nous introduit dans l'univers de cet artiste américain  des années 70, dont en France on mesure mal l'extraordinaire notoriété. Les 20 premières minutes sont à tomber par terre : Matt Damon, jeune homo indécis et un peu plouc, se retrouve à un concert de Liberace à Las Vegas. Le boogie woogie exécuté par une main gauche animée d'une vie propre (les  pianistes amateurs, dont je suis,  seront hallucinés) est l'occasion pour Liberace d'un sketch en interaction avec le public : c'est drôle et tarte à la fois, mais cette scène clé où l'on lit la fascination dans le regard de Matt Damon pour le brillant / clinquant showman, permet de comprendre toute leur histoire. C...

A moi seul bien des personnages de John IRVING

John Irving définit son dernier roman comme une œuvre militante, ce qui est à la fois la force et la limite d ’A moi seul… . Irving entend en effet faire le tour de toutes les différenciations sexuelles à travers une galerie de personnages, qu’on va suivre des années 60 aux années 2000. La toile de fond passe donc d’une société verrouillée sur ces questions, jusqu’à la (relative) ouverture actuelle, en passant par la terrible irruption du SIDA... Le narrateur, Bill Abott, est un adolescent sensible et indécis sexuellement. Dans sa petite ville du Vermont, il rêve d’être écrivain, encouragé dans cette voie par une bibliothécaire, Miss Frost. Ambivalente et fascinante, elle sera également décisive dans l’orientation sexuelle du jeune homme (il aimera les garçons ET les filles) … Malgré quelques longueurs, Irving excelle à nous rendre tous ces personnages vivants et attachants. Son art consommé du dialogue, son sens si américain des situations (parfois crues, souvent drôles), la ...

Après le carnage de T.C.BOYLE

J'avais loupé l'avant-dernier roman de T.C.Boyle, America , je n'ai pas laissé passer Après le carnage et je ne le regrette pas, comme toujours avec cet auteur rock'n roll et surprenant. Il reprend un thème qui lui est cher,  la défense de l'environnement, à travers deux personnages bien dessinés, incarnant l'un et l'autre deux approches radicalement opposées.  Alma est une scientifique intègre, austère et rigide qui veut coûte que coûte préserver le fabuleux biotope des Channel Islands, ce petit miracle d'archipel au large de Santa Barbara, Californie.  Dave est un notable cool (oui en Californie ça existe...), riche commerçant et ardent défenseur des animaux. On pourrait croire qu'ils ont tout pour s'entendre. Il n'en est rien ! Car Alma a le projet d'exterminer les rats qui ont envahi les Channel Islands et menacent leur faune unique, et  Dave ne supporte pas qu'on tue le moindre animal, même aussi répandu et nuisible que le ...

Secondes chances de Charity NORMAN

Le roman s'ouvre sur la détresse d'une mère au chevet de son petit garçon de 5 ans qui est dans le coma après être tombé du balcon, une nuit. Comment est-il tombé ? Voilà ce que le lecteur ne sait pas et que Martha, sa mère, ne veut pas dire aux médecins,   Quelques mois plus tôt, Martha a convaincu sa famille de quitter l'Irlande pour la Nouvelle Zélande pour sauver le couple qu'elle forme avec Kit et tout recommencer à l'autre bout du monde. Kit, en effet, a perdu son job et sombre dans la dépression et l'alcoolisme.   Dans la maison paradisiaque qu'ils achètent, au milieu d'une nature luxuriante et sauvage, faisant petit à petit leur la culture maorie, Kit revient à la vie et les jumeaux de 5 ans s'éclatent, mais pour  Sacha, l'ado de 17 ans qui a dû tout quitter contre son gré, c'est une autre affaire.  Fallait-il sacrifier Sacha pour sauver Kit ? Les légendes locales répondent en miroir à l'intrigue, pleine de suspense,...

L'homme qui savait la langue des serpents de Andrus KIVIRAHK

Dans un moyen âge totalement fantaisiste, au Nord de l’Europe (en Estonie pour être exact), les quelques hommes de la forêt qui savent encore la langue des serpents (les « bons sauvages ») sont en voie de disparition et menacés par les hommes de fer (les guerriers), les moines  et les villageois qui ne jurent que par l’agriculture et le progrès. La grande Salamandre ailée, qui veillait sur leur civilisation, s’est endormie il y a des siècles dans un endroit connu d’elle seule, et il faudrait la réveiller pour sauver la tradition d’un progrès envahissant. Leemet, jeune garçon et dernier pratiquant de la langue des serpents la plus pure se sent investi de cette mission, tout en étant irrésistiblement attiré par le village (et ses villageoises)…   L’auteur, au travers de cette quête concocte une parodie d’héroïc fantasy, où l’on trouve des femmes amoureuses d’ours libidineux, des serpents qui invitent les hommes à hiberner dans leur terrier, ou des australopithèq...

"Karoo" de Steve TESICH

Attention, pépite ! Les éditions Monsieur Toussaint Louverture nous offrent la traduction du roman d’un dramaturge et scénariste, Steve Tesich, publié à titre posthume aux USA en 1998. A travers le personnage tragi-comique de Karoo, l’auteur, d’origine serbe, règle ses comptes avec une Amérique qui l’a accueilli mais aussi déçu. Karoo est un scénariste-nègre très demandé à Hollywood. Incapable de créer une œuvre, il est en revanche très doué pour faire rentrer des scénarii défaillants dans les canons hollywoodiens. La cinquantaine égoïste et alcoolique, Karoo refuse toute intimité avec les siens, cause de sa rupture avec sa femme, et de sa distance avec son fils adoptif. Cynique, veule, mais hyper-lucide sur sa déchéance (ce qui le rend malgré tout attachant), il n’est pas non plus dupe du manège hypocrite de son milieu. Un incroyable hasard de la vie (le destin ?) va mettre sur son chemin une femme qui, croit-il, lui apportera l’occasion de racheter toutes ses fautes … U...