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Articles

"Baignade surveillée" de Laura KASISCHKE

Richie a 5 ans.  Sa mère a peur de tout. Son père "voit grand" pour sa famille.  Richie adore aller à la piscine, même s'il ne sait pas encore nager. La maître-nageuse a 17 ans, elle est jolie avec sa queue-de-cheval.  En ce jour de juillet 1969, trois hommes partent pour la Lune, bouleversant le quotidien du monde entier.  Ce jour-là, Richie se noie ...  Tout cela le lecteur le sait dès le début du roman.  Ensuite, comme dans un kaléidoscope,  le récit éclate en temporalités et points de vue différents, reconstituant ce qui précède  le drame et ce qui suit le drame,  dans des chapitres égrenés parfois à l'envers façon compte à rebours du décollage de la fusée. La noyade elle-même, autour desquels tous ces instants gravitent comme en orbite, arrivera en toute fin de roman, dévoilant enfin ses circonstances. J'avais bien veillé à ne lire aucune critique sur ce roman d'une auteure que j'aime particulièrement.  C'est pour vous donner ce mêm...

"Tout le monde aime Jeanne" de Céline DEVAUX

Un samedi soir, je tombe par hasard à la télé sur un film qui commençait, avec Blanche Gardin, que j’aime beaucoup. Vite happée par son jeu et le dispositif scénaristique de la voix intérieure sur des images d’animation hilarantes et pleines de sens, je regarde jusqu’au bout cette histoire de dépression, de deuil et de rencontre, dont j’apprends plus tard que c’est un premier film. Chapeau… Je ne suis pas toujours fan de Laurent Lafitte, mais son duo avec Blanche Gardin fonctionne. Marthe Keller, la mère disparue, Nuno Lopes l'ex portugais, et Maxence Tual le frère affectueux, sans oublier les enfants, chaque acteur est parfaitement choisi et joue sa partition. Il y a bien quelques longueurs, mais aussi des images sublimes de Lisbonne, et surtout le visage changeant de Blanche/Jeanne, tour à tour beau ou ingrat, avec son regard inimitable, entre désespoir et ironie ; on retrouve, en moins trash, la Blanche qu’on connaît sur scène. A noter que c'est la réalisatrice elle-mê...

"Quichotte" de Salman Rushdie

Toute ma vie de lectrice, j’étais passée à côté de Salman Rushdie, son œuvre m’était comme masquée par le « bruit » de l’ignoble fatwa, et la dimension magique de la plupart de ses récits (ce n’est pas ma tasse de thé) ne m’encourageait pas à le lire. J’en suis venue à l’aborder quand, installé aux Etats-Unis, il a situé ses romans dans ce pays. Intriguée par le résumé de la Maison Golden qui, fidèle à la réputation de Rushdie, semblait foisonnant et plein de références, mais dont les enjeux narratifs étaient clairs et qui a la grande qualité de se dérouler à New York, je l’ai lu avec passion. Et logiquement, j’ai regardé de près la quatrième de couverture de Quichotte, paru à l'automne 2020 : la promesse d’un road trip à travers les USA, un vieil indien (d’Inde bien sûr) amoureux d’une star de la téléréalité... Bref, j’ai plongé dans ce mastodonte (private joke pour ceux qui l’ont lu) de 430 pages. Et mon esprit cartésien n’a pas résisté à la fantaisie pleine de sens du récit...

"Utopia avenue" de David MITCHELL

  Milieu des années 60, dans le swinging London. Un groupe de musiciens se forme autour d’un manager visionnaire : Elf la chanteuse folk, Dean le bassiste rock, Griff le batteur jazz, et Jasper l’inclassable guitariste. Chacun a déjà connu des demi-succès mais c’est en se réunissant que le génie naît et avec lui la notoriété, d’abord localement en Angleterre, puis sur la scène internationale. C’est cette maturation que le roman raconte, il donne à voir l’esprit de groupe, le mystère de la créativité (trois d’entre eux sont des song writers, et le batteur… bah c’est le batteur), la flamme des concerts, les espoirs et les désillusions, la question de l’argent. Mais en chapitres alternés, ce sont aussi leurs trajectoires individuelles et personnelles qui se dévoilent, des vies traversées par des drames. David Mitchell, auteur de l’excellent et remarqué Cartographie des nuages, signe un roman fort, dans lequel on croise les grands noms de la scène rock et culturelle des  ann...

"Un ciel si bleu" de T.C. BOYLE

  On connaît l’intérêt que TC Boyle porte aux questions d’environnement et d’écologie. Pour preuve des romans comme Un ami de la Terre ou Après le carnage .  Avec Un ciel si bleu , il monte d’un cran et nous livre la vision alarmante et à très court terme de notre avenir qu’il juge condamné. Habilement, il choisit de camper son intrigue dans deux états symboles de l’Amérique : d’un côté la Californie, chaude et incendiée, mais concernée, à l’image de Cooper, entomologiste éco-anxieux qui convainc sa mère de cuisiner des insectes plutôt que de la viande ; de l’autre la Floride, chaude et inondée, mais insouciante, comme sa sœur Cat, partie s’installer avec son amoureux à Miami et qui tente de percer comme influenceuse. Au grand dam de son frère, la voilà propriétaire d’un python, qu’elle utilise comme un accessoire de mode…   Dans une succession croisée de chapitres, les alertes puis les catastrophes climatiques s’abattent sur ces personnages, dans une prog...

"California Girls" de Simon LIBERATI

Los Angeles, début des années 70. Dans une villa de Hollywood, Sharon Tate et son groupe d'amis sont assassinés sauvagement par un commando de jeunes gens embrigadés par le gourou Charles Manson. Ce fait divers a marqué l'histoire à plus d'un titre : l'atrocité du massacre, perpétré en partie par des jeunes filles, le fait que Sharon Tate était la compagne de Roman Polanski et surtout qu'elle était enceinte. Simon Liberati reconstitue les heures et les journées qui ont précédé et suivi le massacre, et détaille longuement ce qu'il imagine de celui-ci. Les points de vue adoptés sont tour à tour ceux des victimes et surtout ceux des tueurs, aux profils divers, mais tous sous l'emprise totale de leur gourou. On a beaucoup dit que ce massacre avait signé la fin de l'ère hippie. Mais dans cette "secte", l'idéologie, sinon le mode de vie, n'a pas à grand-chose à voir avec le flower power : haine des "nègres", qui causeraient la pert...

"Jour de ressac" de Maylis de KERANGAL

Faux polar, vrai récit introspectif, réaliste évocation du Havre… Des trois axes du dernier roman de Maylis de Kerangal, je retiens le dernier, le seul qui m’a capté (car c’est une ville que je connais bien), et sans lequel je ne serai sans doute pas allée au bout des pages. On le sait, Le Havre et son architecture rythmique est un pur décor de film, la ville est ici un personnage à part entière, riche en nuances de caractère : tour à tour portuaire, urbaine ou balnéaire, elle aide l’héroïne à avancer ou se dérobe et la perd. Les déambulations qui forment le récit, et c’est notable, sont exactes dans leur enchaînement (mais peut-être a-t-elle introduit un « fake » : je ne reconnais absolument pas le cinéma dont elle parle et le passage dans lequel il se trouve).  Reprenons… L’intrigue du faux polar est tout de même trop convenue pour s’y accrocher plus que les quelques pages du début. Et pas de résolution à la fin, bon, pourquoi pas. Le récit introspectif a quelques fulgurances,...

"Connemara" de Nicolas MATHIEU

Le dernier Nicolas Mathieu m’est tombé des mains. Bizarre, j’avais bien aimé les précédents. Plusieurs raisons à cela :  1) l’auteur ne se renouvelle pas (certes ce n’est pas le seul, mais n’est pas Angot qui veut)  2) Je ne suis pas fan des consultants, mais sa charge contre eux est vraiment vue et revue, on a l’impression de lire un tract de la France Insoumise. Préférez l’original (ou pas, c’est vous qui voyez). Sa vision de la fonction publique territoriale (que je connais bien), est, comment dire, pas vraiment fausse, mais tellement caricaturale que le message se perd.  3) Je l’ai lu juste après avoir dévoré le dernier Houellebecq. Encore un qui ne se renouvelle pas beaucoup me direz-vous. Mais "Anéantir" est particulièrement réussi, toujours drôle par fulgurances, déprimant comme à l’accoutumée, avec une coloration empathique plus inhabituelle. D’où vient que Mathieu, très estimable romancier, a mal supporté la comparaison avec Houellebecq ? Je ne sais pas, Houell...

Des prix bien mérités en 2021 (1) : Nothomb et Angot

  Premier sang Amélie Nothomb Ma critique commence par un paradoxe : mieux vaut ne rien savoir du roman avant de le lire. On goûte ainsi tout le sel narratif sans l’"encombrement" affectif de savoir qu’Amélie évoque un aspect très personnel. Certes on apprend vite que la famille du personnage principal s’appelle Nothomb, mais après tout cela pourrait être une coquetterie ou un tour de passe-passe d’une romancière volontiers  joueuse . A la manière d’un conte, la vie de Patrick Nothomb est évoquée : son enfance sans père, un militaire mort bêtement lors d’un exercice de déminage dans sa vingtaine, une mère inconsolable et indifférente, mais des grands parents maternels aimants qui vont l’élever. Jugé trop sensible et protégé par son grand-père, il est envoyé en vacances dans la famille paternelle. Une famille au mode de vie pour le moins singulier, qui va marquer la vie du petit garçon. Un prix Renaudot en 2021 mille fois mérité pour cette romancière considérée...

"Soif" d'Amélie Nothomb

Jésus Christ est un personnage fascinant : qu’il ait existé ou pas, qu’on croie ou pas qu’il est le Fils de Dieu, il y a quelque chose d’irréductible dans son message, comme un nombre premier ou un atome, qui fait qu’il résiste au temps, aux folies de l’Église et ne souffre pas trop la discussion. Dans le dernier Amélie Nothomb Jésus raconte à la première personne son procès, sa dernière nuit, sa crucifixion et sa résurrection. En faisant toujours un peu la maligne, l’auteur livre mine de rien un roman très personnel et plus profond que ses derniers opus, qu’on a lu d’une traite en les oubliant aussitôt. Celui-là n’aura pas le même sort, pour moi en tout cas. Il reste en tête, et déploie moult réflexions concentriques. Car l’épreuve de Jésus est celle qui attend tout humain : faire face à la douleur et à la mort, garder l’image de ceux qu’on aime, éliminer toute l’hostilité ambiante pour se concentrer sur sa conscience, vivre pleinement son rapport au corps. L’humour ...

"Blue Jasmine" de Woody ALLEN

Le retour cinématographique de W. Allen aux States signerait son retour aux affaires, affirment les critiques à propos de "Blue Jasmine". Si je ne partage pas leur tiédeur sur les films européens de notre new yorkais préféré, je tiens moi aussi "Blue Jasmine" pour un de ses meilleurs films de la décennie écoulée *. Les rares qui n'ont pas aimé le film disent qu'on se fiche de ce qui arrive à cette femme riche et qu'elle a bien cherché son infortune. Au début, c'est vrai, même si la performance de Cate Blanchett déjoue la caricature. Mais c'est sans compter sur ce vieux briscard du scénario qu'est Woody Allen, et sa manière si personnelle et subtile d'introduire, l'air de rien, des éléments de drame dans cette apparente comédie des contraires (NY versus SF, Riches snobs contre Beaufs fauchés...). Il y a cette scène, à la fois hilarante et glaçante, où Jasmine révèle dans un café à ses deux petits neveux, ébahis, ce qu'elle a sub...

"Revival" de Stephen KING

J'ai recommencé à lire Stephen King, après une longue parenthèse (20 ans quand même...), et c'était avec le foisonnant Dôme . Si Doctor Sleep m'est tombé des mains, j'ai dévoré 22/11/63 et le tout dernier, Revival . La première partie du roman, celle de l'enfance du héros, Jamie, raconte sa rencontre avec le Pasteur Charles Jacobs, venu officier à Harlow, dans le Maine. C'est la partie la plus réussie, presque un roman dans le roman, écrite du point de vue de l'enfant de 7 ans, le style est donc dépourvu des quelques facilités  et commentaires qui encombrent parfois l'écriture de King. L'évocation de la famille de Jamie, de la vie des années 60 est tendre et drôle. Le pasteur partage avec Jamie sa passion pour l'électricité, et guérit son frère Connie, devenu muet suite à un accident, grâce à un procédé secret... Cette partie se clôt par le départ fracassant du pasteur, qui quitte la petite communauté sur ce que Jamie nomme l...

"Funny Girl" de Nick HORNBY

Le roman s'ouvre sur une hilarante scène de concours de beauté à Blackpool, Angleterre, au début des années 60. Barbara est très jolie et bien partie pour gagner, mais elle a autre chose en tête : partir pour Londres et tenter sa chance comme actrice de comédie. Car Barbara a beaucoup d'esprit et de répartie. C'est une "funny girl" ! Elle plante là sa tiare de reine et son vieux père, et se retrouve vendeuse de grand magasin dans le Swinging London. Courant les castings, elle a la chance et le talent de se faire remarquer par deux auteurs et un producteur pour être l'héroïne d'une sitcom de la BBC. Et sa vie démarre... Ce roman très léger et désinvolte, à l'ironie so british, est avant tout une réflexion sur l'art du divertissement. Est-il noble ou mineur ? Cette question est incarnée par les deux auteurs de la sitcom, l'un Tony, passionné par ce registre, l'autre, Bill de plus en plus travaillé par le souhait de "faire une œuvre...

"Le Retour" de Dulce Maria CARDOSO

C’est en Angola en 1975 que débute le roman. La décolonisation est entamée après la chute du régime de Salazar, et la guerre civile commence. Pour les portugais, c’est la débâcle. C’est ainsi que la famille de Rui, adolescent de 14 ans doit quitter le pays de l’enfance pour rejoindre la métropole. Le père ne les accompagne pas, il a été fait prisonnier par les combattants. Logés pour une période indéterminée dans un hôtel 5 étoiles près de Lisbonne, ils deviennent des expatriés et attendent l’improbable retour du père. C’est Rui qui raconte l’histoire, nous sommes dans sa tête, pris dans son flot de paroles et de pensées, et faisons avec lui ses premières expériences d’homme.   Un magnifique roman d’initiation, à la langue riche et originale, qui est aussi un roman sur la perte : la perte de l’innocence de Rui est la métaphore de la perte de son empire pour le Portugal. « Le retour » nous donne aussi l’occasion de nous retourner sur un épisode de l’hist...

Hasard et coïncidences... ou Marie Darrieussecq et moi

Dans les aéroports, on croise souvent des gens connus. A Roissy, j'ai déjà vu Marie Drucker, Lambert Wilson et Eric Judor (du duo Eric et Ramzy). Bon...  La semaine dernière, m'envolant pour New York, je vois derrière moi, dans la file du dépose-bagages, l'écrivain Marie Darrieussecq . Quasi caricaturale, elle tient un livre ouvert à la main et paraît totalement ailleurs... Personne ne semble la reconnaître (à part moi, je veux y croire). Je la suis depuis Truismes , je l'aime bien, donc je suis contente, davantage que si j'avais vu, mettons, ... bon je n'ai pas de nom d'écrivain honni qui me vient... BREF... Quelques jours se passent, nous nous retrouvons à flâner du côté de Washington Square, et nous découvrons que c'est le quartier du département Littérature de l'université de NY. Dans une petite rue (enfin selon les standards new yorkais), notre regard est attiré par une sorte de passage, très parisien, lui,  où se font face  la Maison ...

Le passé continu de Neel MUKHERJEE

Ce premier roman de l'indien Neel Mukherjee (écrit en anglais) a été très remarqué à sa sortie, et ce n'est pas étonnant. Sa maîtrise et son talent, pour un coup d'essai, forcent l'admiration. Un roman original, foisonnant qui se déploie sur plusieurs plans en mettant en perspective différentes époques et différents personnages, tous aussi passionnants les uns que les autres. Nous passons ainsi de la vie à Calcutta dans la 2de moitié du 20ème siècle, aux bas-fonds de Londres dans les années 90, de la partition du Bengale en 1905 au monde glauque de la traite des travailleurs immigrés illégaux en Angleterre, en passant par l'ornithologie(!) En bref, et pour être plus précise : dans les années 90, Ritwik, qui vit à Calcutta dans une famille qui s'est toujours battue contre la misère, perd ses 2 parents. Brillant élève, il obtient une bourse pour aller étudier à Londres. Là, en même temps qu'il découvre le monde étudiant cosmopolite en Angleterre, il co...