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"Pièce montée" de Margaret KENNEDY

A chaque fois que je lis un roman anglais, je me dis que ce pays est décidément mon vivier préféré d'auteurs (et puis je lis un roman américain, et je change d’avis ... bref).  Margaret Kennedy, donc.... Plus british, tu meurs. Cette Lady des lettres (elle est noble par épousailles), qui a connu un succès fulgurant dès les années 30, fait l'objet de publications rétrospectives  avec de nouvelles traductions. Merci aux éditions de la Table ronde de nous faire découvrir cette fine observatrice des moeurs de son époque et de son milieu, mais dont l'ironie et l'acuité sont universelles et intemporelles. J'avais déjà bien aimé Divorce à l'anglaise, voilà encore dans Pièce montée des histoires de mariage (mais aussi de théâtre, d'où le titre à double sens) . Celui de Lucy Carmichael d'abord, qui va subir la pire humiliation possible lorsque son fiancé ne se présente pas à l'église. Elle va s'exiler en province comme prof de théâtre d'un Institu...

"Pièce montée" de Margaret KENNEDY

A chaque fois que je lis un roman anglais, je me dis que ce pays est décidément mon vivier préféré d'auteurs (et puis je lis un roman américain, et je change d’avis ... bref). 
Margaret Kennedy, donc.... Plus british, tu meurs. Cette Lady des lettres (elle est noble par épousailles), qui a connu un succès fulgurant dès les années 30, fait l'objet de publications rétrospectives  avec de nouvelles traductions. Merci aux éditions de la Table ronde de nous faire découvrir cette fine observatrice des moeurs de son époque et de son milieu, mais dont l'ironie et l'acuité sont universelles et intemporelles. J'avais déjà bien aimé Divorce à l'anglaise, voilà encore dans Pièce montée des histoires de mariage (mais aussi de théâtre, d'où le titre à double sens). Celui de Lucy Carmichael d'abord, qui va subir la pire humiliation possible lorsque son fiancé ne se présente pas à l'église. Elle va s'exiler en province comme prof de théâtre d'un Institut artistique créé par l’industriel local désireux d’instruire la population laborieuse. Elle va mettre tout son coeur à accomplir sa tâche au sein d’un collectif d’enseignants haut en couleur. Puis vient le mariage de son amie Mélissa, qui est une épreuve pour Lucy. Leur amitié est au centre du roman, l'auteure passe d'ailleurs de l'une à l'autre, celle qui se cherche et celle qui s’est trouvée. Elles se comprennent d’un regard et tiennent leur complicité de leurs années d’étudiantes lorsqu’elles formaient un duo glamour et populaire. Bien de leur temps (on est à l’aube des années 50, le mariage est encore l’alpha et l’omega de la vie d’une femme), elles s'en échappent toutefois pour assumer leurs personnalités singulières.

Mélissa est une jeune femme certes traditionnelle, mais c’est aussi une rationnelle qui cultive une assurance et un recul sarcastique (c’est la reine de l’understatement) pouvant passer pour de la froideur. Peu de gens trouvent grâce à ses yeux, hormis son amie Lucy, son mari John, et son frère Hump, un scientifique original vivant en Afrique, qu’elle idolâtre.

Lucy, elle, fait une dépression, mais se bat, car c’est une jeune femme positive et pleine d’énergie, plus libre et affranchie que Mélissa. On perçoit son état d’esprit avec une économie de moyens rare dans cet extrait au milieu du roman. C’est le printemps, Lucy est en repérage dans la campagne pour organiser la pièce de théâtre Comus en extérieur, projet qui la passionne :

« Elle s’assit sur un tronc au bord de la route, son bouquet de jonquilles sur les genoux, pour attendre l’autobus qui la ramènerait à Ravonsbridge. Elle se mit distraitement à fredonner  Le printemps reviendra... Soudain tout retomba et son humeur s’assombrit. Comus n’était qu’une besogne de plus. Ce serait peut-être très joli, très réussi, mais ce serait bien vite terminé, et elle devrait passer à autre chose, et puis à autre chose encore et puis elle deviendrait vieille et puis elle mourrait. Pourquoi s’agitait-elle ainsi, année après année, à quoi bon ?  »

La pitié de son entourage la met plus sûrement au ban de la société que si elle avait commis un crime. Lorsqu’elle se rend au mariage de Mélissa et de l’impeccable John, tous les convives continuent à lui faire porter « une étiquette qu’on ne lui permettait pas de retirer », alors même qu’« elle pouvait à présent passer plusieurs jours de suite sans souvenirs pénibles ».

Pièce montée montre de multiples facettes, drôle et élégant d'un côté, comme ses héroïnes, mais aussi bien plus profond qu'il en a l'air... comme ses héroïnes. Délicat roman sur l’amitié féminine, il brosse également avec une joyeuse cruauté une communauté pédagogique et culturelle entre incompétence, ragots et querelles d’égos, comme dans les meilleurs campus novels façon David Lodge ou Alison Lurie.
 
Comment Lucy va-t-elle surmonter son traumatisme ? Réussira-t-elle à faire sa place à l'Institut malgré les embûches et les chausse-trappes ? Craquera-t-elle pour l’agaçant Charles, fils du fondateur de l’Institut ? Vous le saurez en lisant ce roman espiègle, qui alterne touches d’ironie et introspections touchantes, et propose une jolie fin qui, même si de furtifs indices peuvent y mener, vous surprendra peut-être.

  Ed.Table ronde, coll. Quai Voltaire, mai 2026, 432 pages


 



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