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Un siècle, un roman, une héroïne [#7] : "L'amour et les forêts" d'Éric REINHARDT

Dans ce podcast en épisodes, j'ai choisi un roman par siècle, précurseur ou représentant d'un courant littéraire, mettant en scène une héroïne qui, prise dans le corset des contraintes imposées aux femmes par la société de leur temps, peine à vivre ses aspirations amoureuses. Des femmes inoubliables et touchantes dans des romans dont on peut avoir, sans anachronisme excessif pour les plus anciens, une lecture féministe, tant ces destins broyés sont nés de l'empathie de leurs auteurs pour elles. Chaque épisode est composé d'une rapide mise en contexte de l'oeuvre, et d'un ou plusieurs extraits lus à haute voix. #7: XXIème siècle "L'amour et les forêts", d'Éric REINHARDT, publié en 2014 Dans cet épisode bonus de notre série de podcasts, Cath W parle de Bénédicte Ombredanne, l'héroïne littéraire évidente du XXIème siècle, selon elle.  L'amour et les forêts , magnifique roman d'Eric Reinhardt, après avoir longtemps tenu la tête ...

"La bagarre" de Lauren GROFF

Romancière américaine désormais confirmée, Lauren Groff avait frappé fort avec Les Monstres de Templeton, son premier roman publié en 2008, que j'avais chroniqué ici.

Elle confirme avec La Bagarre son talent indéniable pour l'art de la nouvelle.  Fait rare, toutes sont très réussies. Enfants confrontés au deuil ou à l'abandon, obligés de se débrouiller, grandes soeurs protectrices ou au contraire égoïstes, femme d'âge mur déboussolée par la retraite, femmes battues, mais aussi jeune homme de bonne famille peinant à prendre sa vie en main, rescapées d'une inondation formant une nouvelle famille ... Autant de crises auxquelles l'auteure laisse généralement une fin ouverte. 
Autant de crises souvent illuminées par la bienveillance de personnes pas forcément proches, qui à un moment donné vont avoir le bon geste. 
Autant de crises parfois aggravées par la fourberie et l'abus de confiance, ou causées par la trahison d'un proche qui compte pourtant plus que tout.  

En contrepoint de ces relations humaines en demi-teinte, ni toutes blanches ni toutes noires,  le spectacle de la nature réconforte et accompagne les personnages dans leurs difficultés. L'écriture est parfois lyrique et parfois tranchante, le tout dégage une émotion qui m'a beaucoup touchée. Comme dans cet extrait de la nouvelle intitulée Sunland :

Buddy est un jeune homme handicapé mental qui vient de perdre sa mère. Sa tante Maisie le laisse, lui et sa soeur Joanie, se débrouiller pour la suite, avec une certaine hypocrisie. Il arrive avec sa soeur dans l'institution spécialisée où il va désormais vivre (c'est la fin de la nouvelle) :

"Une des portes de l'édifice le plus proche s'ouvrit, trois silhouettes en blanc en sortirent et descendirent les marches, luisant à contre-jour dans la lueur douce qui se déversait de l'intérieur et nimbait d'or l'herbe et les arbres encadrant la construction.
  - Oh, soupira Buddy, parce que à ses yeux c'était beau.
 - Bud, écoute, dit très vite Joanie, je reviendrai te chercher. Je ferai mes études, après je trouverai un boulot et, quand j'aurai assez d'argent pour nous faire vivre tous les deux, je reviendrai te chercher. Oh mon dieu, pardonnez-moi.
Mais Buddy ne l'écoutait plus. Il regardait les trois femmes costaudes qui venaient à lui. A cette distance, il ne pouvait distinguer leurs visages. N'importe laquelle pouvait être sa mère. La lune tôt levée était suspendue dans le bleu de la fin du jour, au loin un chat traversa en courant le terrain, alors Joanie, qui sentait la sueur et l'oignon et son odeur naturelle, se hissa sur la pointe des pieds et embrassa Buddy sur la joue. La brise du soir s'éleva à travers champs, avec son odeur tiède de vaches et de terre, et elle vint caresser le visage et les mains et le cou de Buddy, et derrière cette senteur il y avait quelque chose de plus sauvage, quelque chose qui venait de la prairie humide et grouillante à quelques kilomètres de là, avec ses bêtes sombres et terribles sous la surface de l'eau, et au-dessus ses délicats oiseaux angéliques aux longues pattes fines. A ce moment-là, une voix qui chantait toujours en lui une mélodie que personne n'entendait se mit à chanter plus fort, jusqu'à ce que les trois femmes arrivent si près qu'enfin leurs visages apparurent. Mais Joanie, qu'il fixait en essayant de comprendre, se détourna de lui et commença à s'éloigner d'un pas rapide, et elle ne se retourna pas.
"

La fuite, l'invention ou la réinvention de soi ou d'une famille, pour mieux avancer : la dernière nouvelle, L'annonciation, très proche d'un conte, reprend l'ensemble des thèmes des huit précédentes et leur apporte, cette fois, une conclusion. Lauren Groff semble s'y livrer tout particulièrement, avec ces citations énoncées par l'un des personnages, Griselda, logeuse de la narratrice :

"Elle a dit que l'art nous aide à ne pas mourir de la vérité.
Elle a dit qu'en tout être humain il y a à la fois un animal et un dieu qui se livrent une lutte à mort.
La première était de Nietzsche. Je n'ai trouvé la seconde nulle part. Je pense qu'il s'agissait là de la propre philosophe de Griselda.

Un très beau recueil, parfaitement maîtrisé, porte d'entrée idéale à l'oeuvre de Lauren Groff, si vous ne l'avez pas encore découverte.

   L'Olivier, mai 2026, 258 pages 



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