InspirĂ© d’un fait divers qui a dĂ©frayĂ© la chronique aux États-Unis en 2021, L’influenceuse raconte l’histoire de deux jeunes gens, Kevin et Tammy, qui dĂ©cident de scĂ©nariser sur Instagram leur road trip Ă travers le pays, road trip au terme duquel Kevin va finir par tuer Tammy. Je ne dĂ©voile rien puisque le roman dĂ©bute prĂ©cisĂ©ment sur cette fin tragique.
Et tout le but du jeu, c’est de reprendre les faits Ă rebours, de tirer le fil de la pelote pour mieux comprendre les mĂ©canismes qui ont conduit Ă cette issue fatale. Pour cela Maynard donne la parole Ă chacun des personnages de l’histoire (sauf Tammy, je reviendrai plus tard sur cet aspect), reporters, policiers, parents des deux jeunes gens, Roxanne et Valerie (sans accent ) sa chienne, la fan transie rencontrĂ©e en route et Ă©videmment Kevin. Chacun y allant de sa vĂ©ritĂ© dont on pourrait espĂ©rer qu’elle aboutisse Ă une seule, dĂ©finitive. Mais qui dit la vĂ©ritĂ© ? car plus chacun s’exprime, moins on s’en approche.
Kevin et Tammy sont des enfants du siècle, biberonnés à la télé-réalité, à YouTube, accrocs à TikTok et Instagram, qui se rencontrent sur Tinder.
Elle,
c’est une ingĂ©nue qui se pique de spiritualitĂ©, aimerait
« changer la vie des gens » et veut donc devenir
influenceuse tout en espĂ©rant au passage gagner beaucoup d’argent.
Lui
ne sait pas encore trop quoi faire de sa vie, peut-ĂŞtre travailler
dans le domaine des jeux vidéo.
Alors, ils dĂ©cident d’acheter un van, grâce Ă l’aide des parents de Kevin et de partir pour un road trip de trois semaines : « elle en avait conclu qu’un couple comme le nĂ´tre pourrait engranger des milliers de followers : il suffirait de poster plusieurs fois par jour depuis des endroits pittoresques, de partager des pensĂ©es inspirantes, des conseils de santĂ© et du yoga. » Mais rien Ă©videmment ne va se passer comme prĂ©vu, car comme le proclamait Hamlet, il y quelque chose de pourri au royaume du Danemark !
Les internautes manquent Ă l’appel, mais surtout rien ne peut marcher quand tout est faussĂ© d’avance. Leur rĂŞve n’est qu’un lac gelĂ© qui se fissure jour après jour sous le poids de la rĂ©alitĂ©. Leur voyage n’est qu’une mise en scène dont le but est d’acquĂ©rir la cĂ©lĂ©britĂ© numĂ©rique, quant Ă l’idĂ©al de leur couple sans mĂŞme qu’ils s’en rendent compte, il n’est pas ni de s’aimer ni de construire une relation solide et durable mais de mettre en scène leur vie, sans bien sĂ»r la vivre rĂ©ellement.
On l’aura compris, Joyce Maynard s’attaque frontalement Ă l’influence toxique des rĂ©seaux sociaux et elle n’y va pas avec le dos de la cuillère ! (Ce en quoi on ne peut pas lui donner entièrement tort)
Avec de courts chapitres, au moyen d’une Ă©criture sobre, presque au cordeau, Ă©crit toujours au prĂ©sent de l’indicatif comme pour s’approcher au plus près de l’instantanĂ©itĂ© qui est l’ADN premier des rĂ©seaux sociaux (poster souvent et surtout n’importe quoi) Joyce Maynard ausculte avec une ironie glaçante la psychologie de ses personnages qu’elle dissèque de très haut, comme en surplomb. De si haut qu’elle ne peut pas les rendre sympathiques tant la distance est grande.
De fait, dans ce thriller dĂ©rangeant, personne n’est Ă la hauteur, ni les parents des uns et des autres, ni les internautes, ni l’assassin et ni la victime.
Le rĂ©cit est traversĂ© de tensions sexuelles et de frustrations de toutes sortes que la mascarade numĂ©rique ne peut contenir. C’est le monde du factice, un monde en toc que dĂ©crit Maynard avec un sens aigu de l’observation très cruel qui questionne notre sociĂ©tĂ© oĂą l’intime n’existe plus, oĂą l’obsession de la cĂ©lĂ©britĂ© prime devant toute chose, oĂą la rĂ©alitĂ© s’efface au profit de la production de contenu souvent insipide. Mensonges, illusions, faux-semblants et manque de profondeur des sentiments jalonnent le parcours de Kevin et Tammy.
Mais Maynard dĂ©nonce aussi la fascination du public pour les faits divers, son attirance pour le morbide et son voyeurisme effrĂ©nĂ© puisque qu’une fois l’affaire mĂ©diatisĂ©e, l’audience de @kevinandtammylove devient virale. Autant vous dire que tout le monde en prend pour son grade !
Un seul bĂ©mol, qui m’a laissĂ©e un peu perplexe : Maynard ne donne jamais la parole Ă Tammy, vous me direz c’est normal puisqu’elle est morte ! elle ne peut donc pas s’exprimer ! Mais l’autrice aurait pu imaginer que quelqu’un, un policier, un journaliste retrouve son journal intime ou ses notes par exemple ce qui aurait permis au lecteur d’avoir son point de vue. Car toute sa personnalitĂ© n’est reconstituĂ©e que sous le prisme de Kevin qui se donne Ă©videmment le beau rĂ´le, sans contradicteur possible. Et de ce fait, mĂŞme en ayant conscience du procĂ©dĂ©, on Ă©prouve peu d’empathie pour cette victime de fĂ©minicide, ce qui n’est Ă©videmment pas consensuel du tout et un rien perturbant.
MalgrĂ© tout, si l’envie vous prend de dĂ©couvrir ce thriller aussi laconique que grinçant, aussi incisif dans sa critique de notre monde contemporain que terriblement lucide, gardez un Ĺ“il sur Roxanne, la fan obsessionnelle et son bichon havanais Valerie (sans accent)…. Je dis ça…mais chut ! Je dis rien…
Philippe Rey, 171 pages, mai 2026

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