
Romane Monnier, si elle était de la génération X*, écouterait Le Mal de vivre de Barbara ou Ultra moderne solitude d'Alain Souchon. Mais Romane Monnier est de la GenZ, comme on dit, et sa béquille n'est pas la musique mais son smartphone, réceptacle, via les applis qu'elle utilise, d'une vie intérieure qui se dégrade, et témoin du chemin qui va la mener à "s'effacer". Témoin puisqu'elle va s'arranger pour le laisser à un inconnu avec une formule ambiguë et polysémique : "Gardez-le". Le hasard (mais est-ce le hasard ? je vous laisse découvrir les détails romanesques de cette offrande) fait bien les choses, car le nouveau gardien de la vie de Romane est Thomas, quadragénaire sensible et mélancolique, père inquiet d'une jeune fille qu'il a élevée seul. De la génération Y*, il utilise le smartphone (qui n'est pas tout à fait une extension de lui-même, il a connu la vie "sans") intensément et imparfaitement. Devenu dépositaire du smartphone d'une inconnue, et rapidement obsédé par le "mystère Romane Monnier", il va avec l'aide de sa fille lire tous les messages et les historiques d'applis, écouter tous les vocaux et enregistrements, débusquer les fichiers cachés, pour reconstituer la vie de la jeune femme. Romane Monnier a certes disparu, mais pas sans laisser de "traces"... Cette plongée dans une vie extérieure va l'amener à une introspection et un retour sur son propre parcours, particulièrement riche en évènements traumatiques. Formellement conçu comme un kaléidoscope de retranscriptions du contenu du smartphone de Romane, et du récit de Thomas qui convoque ses souvenirs, le roman se lit bien mais il est un peu trop sage, à l'image de ses personnages, dessinés avec justesse mais lisses. Thomas est attachant, sans conteste, et l'effacement de Romane suscite une interrogation très intéressante. Tout comme les développements sur la place grandissante du numérique dans nos vies, et l'idée des traces qu'on laisse derrière nous. Mais le tout est un peu scolaire je trouve, j'aime bien Delphine de Vigan, mais là elle a tendance à tout (sur)expliquer et elle n'exploite pas pleinement sa bonne idée de départ. Malgré ces petites réserves, je vous recommande ce roman sensible, mettant en scène deux dépressifs qui se reconnaissent sans se connaître.
*lire le récap du nommage des générations (baby boomers, X, Y ou Millenials, Z, Alpha), et cet intéressant article sur les enjeux et conséquences de ce nommage
Gallimard, 336 pages, janvier 2026
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