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"L'influenceuse" de Joyce MAYNARD

On connaît tous le célèbre aphorisme de Montaigne : «  les voyages forment la jeunesse  » consigné dans ses Essais . Eh bien, chez Joyce Maynard c’est tout le contraire. Ici, le voyage entrepris par deux de ses protagonistes ne forme personne et va plutôt aboutir à l’irréparable. Inspiré d’un fait divers qui a défrayé la chronique aux États-Unis en 2021, L’influenceuse raconte l’histoire de deux jeunes gens, Kevin et Tammy, qui décident de scénariser sur Instagram leur road trip à travers le pays, road trip au terme duquel Kevin va finir par tuer Tammy. Je ne dévoile rien puisque le roman débute précisément sur cette fin tragique. Et tout le but du jeu, c’est de reprendre les faits à rebours, de tirer le fil de la pelote pour mieux comprendre les mécanismes qui ont conduit à cette issue fatale. Pour cela Maynard donne la parole à chacun des personnages de l’histoire (sauf Tammy, je reviendrai plus tard sur cet aspect), reporters, policiers, parents des deux jeunes gen...

"L'influenceuse" de Joyce MAYNARD

On connaît tous le célèbre aphorisme de Montaigne : « les voyages forment la jeunesse » consigné dans ses Essais. Eh bien, chez Joyce Maynard c’est tout le contraire. Ici, le voyage entrepris par deux de ses protagonistes ne forme personne et va plutôt aboutir à l’irréparable.

Inspiré d’un fait divers qui a défrayé la chronique aux États-Unis en 2021, L’influenceuse raconte l’histoire de deux jeunes gens, Kevin et Tammy, qui décident de scénariser sur Instagram leur road trip à travers le pays, road trip au terme duquel Kevin va finir par tuer Tammy. Je ne dévoile rien puisque le roman débute précisément sur cette fin tragique.

Et tout le but du jeu, c’est de reprendre les faits à rebours, de tirer le fil de la pelote pour mieux comprendre les mécanismes qui ont conduit à cette issue fatale. Pour cela Maynard donne la parole à chacun des personnages de l’histoire (sauf Tammy, je reviendrai plus tard sur cet aspect), reporters, policiers, parents des deux jeunes gens, Roxanne et Valerie (sans accent ) sa chienne, la fan transie rencontrée en route et évidemment Kevin. Chacun y allant de sa vérité dont on pourrait espérer qu’elle aboutisse à une seule, définitive. Mais qui dit la vérité ? car plus chacun s’exprime, moins on s’en approche.

Kevin et Tammy sont des enfants du siècle, biberonnés à la télé-réalité, à YouTube, accrocs à TikTok et Instagram, qui se rencontrent sur Tinder.

Elle, c’est une ingénue qui se pique de spiritualité, aimerait « changer la vie des gens » et veut donc devenir influenceuse tout en espérant au passage gagner beaucoup d’argent.
Lui ne sait pas encore trop quoi faire de sa vie, peut-être travailler dans le domaine des jeux vidéo.

Alors, ils décident d’acheter un van, grâce à l’aide des parents de Kevin et de partir pour un road trip de trois semaines : « elle en avait conclu qu’un couple comme le nôtre pourrait engranger des milliers de followers : il suffirait de poster plusieurs fois par jour depuis des endroits pittoresques, de partager des pensées inspirantes, des conseils de santé et du yoga. » Mais rien évidemment ne va se passer comme prévu, car comme le proclamait Hamlet, il y quelque chose de pourri au royaume du Danemark !

Les internautes manquent à l’appel, mais surtout rien ne peut marcher quand tout est faussé d’avance. Leur rêve n’est qu’un lac gelé qui se fissure jour après jour sous le poids de la réalité. Leur voyage n’est qu’une mise en scène dont le but est d’acquérir la célébrité numérique, quant à l’idéal de leur couple sans même qu’ils s’en rendent compte, il n’est pas ni de s’aimer ni de construire une relation solide et durable mais de mettre en scène leur vie, sans bien sûr la vivre réellement.

On l’aura compris, Joyce Maynard s’attaque frontalement à l’influence toxique des réseaux sociaux et elle n’y va pas avec le dos de la cuillère ! (Ce en quoi on ne peut pas lui donner entièrement tort)

Avec de courts chapitres, au moyen d’une écriture sobre, presque au cordeau, écrit toujours au présent de l’indicatif comme pour s’approcher au plus près de l’instantanéité qui est l’ADN premier des réseaux sociaux (poster souvent et surtout n’importe quoi) Joyce Maynard ausculte avec une ironie glaçante la psychologie de ses personnages qu’elle dissèque de très haut, comme en surplomb. De si haut qu’elle ne peut pas les rendre sympathiques tant la distance est grande.

De fait, dans ce thriller dérangeant, personne n’est à la hauteur, ni les parents des uns et des autres, ni les internautes, ni l’assassin et ni la victime.

Le récit est traversé de tensions sexuelles et de frustrations de toutes sortes que la mascarade numérique ne peut contenir. C’est le monde du factice, un monde en toc que décrit Maynard avec un sens aigu de l’observation très cruel qui questionne notre société où l’intime n’existe plus, où l’obsession de la célébrité prime devant toute chose, où la réalité s’efface au profit de la production de contenu souvent insipide. Mensonges, illusions, faux-semblants et manque de profondeur des sentiments jalonnent le parcours de Kevin et Tammy.

Mais Maynard dénonce aussi la fascination du public pour les faits divers, son attirance pour le morbide et son voyeurisme effréné puisque qu’une fois l’affaire médiatisée, l’audience de @kevinandtammylove devient virale. Autant vous dire que tout le monde en prend pour son grade !

Un seul bémol, qui m’a laissée un peu perplexe : Maynard ne donne jamais la parole à Tammy, vous me direz c’est normal puisqu’elle est morte ! elle ne peut donc pas s’exprimer ! Mais l’autrice aurait pu imaginer que quelqu’un, un policier, un journaliste retrouve son journal intime ou ses notes par exemple ce qui aurait permis au lecteur d’avoir son point de vue. Car toute sa personnalité n’est reconstituée que sous le prisme de Kevin qui se donne évidemment le beau rôle, sans contradicteur possible. Et de ce fait, même en ayant conscience du procédé, on éprouve peu d’empathie pour cette victime de féminicide, ce qui n’est évidemment pas consensuel du tout et un rien perturbant.

Malgré tout, si l’envie vous prend de découvrir ce thriller aussi laconique que grinçant, aussi incisif dans sa critique de notre monde contemporain que terriblement lucide, gardez un œil sur Roxanne, la fan obsessionnelle et son bichon havanais Valerie (sans accent)…. Je dis ça…mais chut ! Je dis rien…

  Philippe Rey, 171 pages, mai 2026





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