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"La Colline" de Mathilde BEAUSSAULT

Par un matin d’hiver 2008, dans une cité sinistre de Rennes, Édouard, un octogénaire, fan du film Le vieux fusil de Robert Enrico descend jeter sa poubelle dans un conteneur. C’est avec sidération qu’il y découvre un nouveau-né. Les pompiers, dépêchés sur place, parviennent à sauver l’enfant, quand plus loin, immeuble des Hortensias, («  des noms de jolies fleurs donnés à des barres plus tristes et laides que des pare-chocs  » ) dans une chambre verrouillée de l’extérieur, Monroe (parce que Marilyn) 17 ans, se vide de son sang… Dès les premières pages, nous voici dans le dur ! L’autrice taille dans le vif, car au crime que l’on vient de découvrir succède une scène d’accouchement, celui de Monroe, sans aide médicale, entre souffrance et terreur, dans une langue âpre et dénuée de pathos qui frappe directement au plexus. Et donc si Monroe est la mère de l’enfant, qui l’a jeté dans un conteneur ? Et pourquoi ? Et qu’adviendra-t-il de Monroe  ? Tandi...

"La Colline" de Mathilde BEAUSSAULT

Par un matin d’hiver 2008, dans une cité sinistre de Rennes, Édouard, un octogénaire, fan du film Le vieux fusil de Robert Enrico descend jeter sa poubelle dans un conteneur. C’est avec sidération qu’il y découvre un nouveau-né. Les pompiers, dépêchés sur place, parviennent à sauver l’enfant, quand plus loin, immeuble des Hortensias, (« des noms de jolies fleurs donnés à des barres plus tristes et laides que des pare-chocs » ) dans une chambre verrouillée de l’extérieur, Monroe (parce que Marilyn) 17 ans, se vide de son sang…

Dès les premières pages, nous voici dans le dur ! L’autrice taille dans le vif, car au crime que l’on vient de découvrir succède une scène d’accouchement, celui de Monroe, sans aide médicale, entre souffrance et terreur, dans une langue âpre et dénuée de pathos qui frappe directement au plexus.

Et donc si Monroe est la mère de l’enfant, qui l’a jeté dans un conteneur ? Et pourquoi ? Et qu’adviendra-t-il de Monroe  ?

Tandis que nous suivons les progrès de l’enquête à l’aide des PV d’auditions, le roman se déploie en récit choral où tous les protagonistes concernés de près ou de loin par ce drame le raconte à la première personne du singulier, tel qu’ils le perçoivent. Sauf Monroe, muette comme une tombe dont l’autrice se charge de dresser le portrait et dont le silence devient rapidement assourdissant.

Puis très vite, la romancière alterne sans cesse passé et présent pour partir obstinément à la recherche de la vérité, et bien sûr entretenir le suspense à petite dose, jusqu’au dénouement final. Ce faisant, elle fait bifurquer le roman vers d’autres genres, entre chronique sociale, polar rural et récit d’émancipation féminine.

Les mois qui ont précédé son accouchement, la mère de Monroe s’en débarrasse en l’envoyant à la campagne, chez sa grand-mère Madeleine. Commence alors une parenthèse enchantée, pour cette jeune fille mutique que le désamour de sa mère dévaste. On comprend vite que Madeleine connaît aussi ses propres souffrances et que l’on a affaire ici à une histoire de la violence qui se transmet et se répète sur quatre générations, une histoire de femmes qui ont subi leur maternité et qui ne peuvent donc logiquement aimer leurs enfants Mais auprès de Madeleine, rebouteuse à ses heures et qui essaie de réparer ses manquements passés, Monroe va retrouver une certaine sérénité. Dans la quiétude de l’été, face à la colline qu’elle peut contempler depuis la maison de sa grand-mère, Monroe se reconstruit doucement dans l’accomplissement des gestes du quotidien : donner à manger aux poules, biner la terre du jardin, préparer un gâteau, admirer la nature, apprivoiser une corneille. A l’aide d’allusions subtiles, on peut percevoir ce qui est arrivé à Monroe, et c’est toute l’intelligence du récit que d’effleurer l’indicible, pour qu’à la fin, éclate la vérité.

Hélas, une tragédie va advenir qui va obliger Monroe à retourner vivre auprès de sa mère, dans sa cité grise et sans âme. Avec son lot de précarité, de trafics et de drogues en tout genre, de frustrations, de violences faites aux femmes, aux enfants et aux animaux, éternelle litanie de vies en marge que le destin n’a pas épargnées.

Avec talent Mathilde Beaussault sait mélanger et les genres et les atmosphères, dans ce roman où se côtoient la beauté et le sordide, la noirceur et l’espoir, la crudité et le lyrisme de la langue, dans une alternance qui s’apparente à de l’alchimie.

Ce sont toutes ces ambiances qui m’ont séduite. Et puis au-delà du portrait particulièrement attachant de Monroe, j’ai aimé la galerie de personnages à la fois émouvants et pittoresques qui compose le récit, ces acteurs secondaires qui apportent encore plus de densité à l’histoire et dont chaque parole met à jour les souffrances et les failles. Ainsi, Édouard qui a trouvé l’enfant ne se remet pas de la mort de sa fille, il y a longtemps et désespère de son fils, plus intéressé qu’aimant. Quant à Jacques le voisin de Madeleine, il n’en finit pas de pleurer sa femme, morte d’un cancer. Étienne le pompier lui, a vu trop de choses que personne ne devrait jamais voir. Et Guilaine, l’aide soignante qui ne s’en laisse pas compter a su garder toute sa bienveillance malgré un travail éreintant. Tous ploient sous le fardeau de la vie mais tous se tiennent malgré tout debout, à la lisière du champ de vision de Monroe et deviendront une lumière pour la jeune fille, éclairant son chemin de manière presque invisible.

La colline n’est pas qu’un roman désespéré. Certes, on y trouve de la dureté, de la rage et du chagrin. Il y est question de violence, de cruauté et d’ignorance mais là-bas au Rocher, la grand-mère Madeleine aura su transmettre l’amour de la terre à sa petite-fille, ce qui pourrait peut-être la sauver et rompre définitivement le fil des héritages toxiques. La colline réussit à conjuguer des univers en apparence éloignés pour créer un récit remarquable, dans sa construction narrative et d’une profonde et tendre humanité. Sans jamais juger, l’autrice pose un regard lucide mais sans mépris aucun sur le mal qui ronge les êtres cabossés par la vie, essayant d’appréhender au mieux les secrets intimes qui se cachent derrière chaque existence.

Avec ce deuxième roman Mathilde Beaussault s’impose comme une voix singulière qui tient toutes ses promesses et je pense, à mon humble avis, qu’il faudra la surveiller de près.

Ce roman a reçu le Grand prix des lectrices Elle policier 2026.

  Seuil, mars 2026, 336 pages



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