Gustavo Faverón Patriau nous offre un séjour dans Les lieux souterrains, grâce à une exceptionnelle traduction de Robert Amutio, ouvrage paru aux éditions Christian Bourgois.
Comment parler de ce livre sidérant ? Résumer l’intrigue est aussi impossible qu’inutile : sachez simplement que George Bennett apprend, à l’occasion d’un drame familial, que son père, par ailleurs peu aimant (il est incapable de regarder son fils dans les yeux), est un agent de la CIA et qu’il a mis en place, aidé et collaboré avec presque tous les régimes autoritaires d’extrême droite sud-américains, allant jusqu’à organiser et participer à des séances de torture dans des lieux qu’il a lui-même conçus. George, décide alors de partir sur les traces de ce père (dont il porte le prénom), aussi honni que mystérieux, pour tenter de comprendre, et peut-être de réparer.
On plonge dans ces labyrinthes et ces souterrains aux côtés du narrateur : on s’y perd, on croit s’y retrouver pour mieux à nouveau s’y égarer. Les personnages sont doubles, voire triples, et jamais monolithiques. Par moments la compréhension nous fuit et on frôle la folie : l’auteur nous entraîne alors dans un récit aussi halluciné qu’hallucinant où le seul salut du lecteur est le lâcher-prise ; on sombre alors dans un flot de littérature et de langue aussi enchanteresse que terrifiante, qui parvient à poétiser l’horreur et sublimer l’abjection.
Les références littéraires, cinématographiques, géographiques et géopolitiques abondent (j’ai souvent consulté mon dictionnaire) sans aucun pédantisme. Il y a toujours un récit dans le récit dans le récit : les personnages se croisent, changent d’identité selon l’époque ou le pays puis, miraculeusement, à la fin tout s’éclaire. Le lecteur ressort essoré, épuisé, éreinté mais tellement heureux de ce voyage unique en littérature.
Un ouvrage sublime dans un roman qu’on peut sans galvauder le mot qualifier de chef-d’œuvre. Un livre comme on en lit que tous les dix ans et qu’on relira, c‘est certain, tant il est dense, riche et beau. Sa lecture exige des efforts, mais on est récompensé au centuple. David Lynch en eut tiré un film monstrueux.
Bourgois, août 2026, 704 pages

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