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Un siècle, un roman, une héroïne [#6] : "L'Art de perdre" d'Alice ZENITER

Après vos votes qui ont consacrĂ© NaĂŻma et "L'Art de perdre" d'Alice Zeniter comme hĂ©roĂŻne littĂ©raire du XXIème siècle, voilĂ  l'Ă©pisode de podcast avec lecture d'extraits qui lui est consacrĂ©.  Bonne Ă©coute !   👍 Bibliosurf a distinguĂ© cette critique 

"Femmes sur fond azur" de Chantal THOMAS

J’attendais le dernier Chantal Thomas avec impatience, moi qui aime tant la CĂ´te d’Azur, la beautĂ© de ses paysages, ses parfums ineffables, son passĂ© glorieux et ses villas mythiques.

J’avoue, Ă  la première lecture, dans un train inconfortable qui y est peut-ĂŞtre pour quelque chose, j’ai Ă©tĂ© un brin déçue mais je l’ai relu une deuxième fois et lĂ , le miracle a opĂ©rĂ©. Car ici, s’il s’agit de raconter la CĂ´te d’Azur, il s’agit aussi de rendre justice Ă  des femmes vives et intelligentes qui se sont battues contre les innombrables obstacles dressĂ©s par les codes de leur Ă©poque.

L’idĂ©e de ce court essai, reprise d’articles parus dans Le Monde Ă  l’Ă©tĂ© 2024, Ă©tait d’unir Ă  travers leur amour de la CĂ´te d’Azur six femmes qui ont succombĂ© Ă  son charme : une cantatrice, une peintre, des Ă©crivaines, une reine et aussi la propre mère de Chantal Thomas. Mais qu’ont-elles en commun, ces femmes, Ă  part la CĂ´te d’Azur ? Eh bien, le mĂŞme dĂ©sir d’Ă©mancipation, le mĂŞme dĂ©sir d’affirmation liĂ© au souhait ardent que les charmes de la MĂ©diterranĂ©e les sauvent qui du deuil, qui de la maladie et les aident dans leur projet d’ĂŞtre des femmes libres. Certains portraits sont plus Ă©quilibrĂ©s que d’autres.  Quand celui de la reine Victoria, qui par ses sĂ©jours successifs a certes contribuĂ© Ă  la renommĂ©e de la CĂ´te d’Azur, m’a laissĂ© complètement de marbre (la douceur du climat mĂ©diterranĂ©en n’a pas aidĂ© Ă  changer sa politique rĂ©actionnaire et corsetĂ©e de rigiditĂ© !). D'autres m’ont particulièrement sĂ©duite, comme ceux consacrĂ©s Ă  Colette, Ă  Katherine Mansfield ou Ă  sa propre mère Jackie.

Jackie donc ! des six, Jackie est la seule Ă  n’ĂŞtre ni artiste, ni cĂ©lèbre, elle n’est que la mère de l’autrice et c’est justement ce qui rend cette histoire intime sans doute la plus Ă©mouvante de toutes et aussi, de fait, la plus universelle. Un prĂ©nom dĂ©suet, Jacqueline, et un surnom moderne, Jackie, pour une femme fantasque et dĂ©primĂ©e que la vie mĂ©nagère exaspère, nĂ©e en 1919.

Veuve Ă  42 ans, elle dĂ©cide de quitter la cĂ´te landaise et l’ocĂ©an pour la douceur de la MĂ©diterranĂ©e. Elle signe ici les premiers chapitres d’une nouvelle vie, sans contrainte, basĂ©e sur le seul plaisir de la nage, du farniente, comme dĂ©gagĂ©e de toutes contingences matĂ©rielles, enfin libre et libĂ©rĂ©e.

Mais pour Jackie, dĂ©mĂ©nager Ă  Nice, c’est Ă  la fois une question de climat, mais c’est aussi abandonner un pan de vie pour en reconstruire un autre. La CĂ´te d’Azur la sauve, agit comme une libĂ©ration et lui offre d’infinies promesses de bien-ĂŞtre.  Ici, un lieu, un climat, une lumière, des senteurs, la mer, ont jour après jour offert sinon le bonheur, Ă  tout le moins la tranquillitĂ© d’esprit, et ont aidĂ© Ă  la reconstruction d’une vie. Et puis en convoquant cette femme, en Ă©voquant les souvenirs, l’autrice se rĂ©concilie avec cette mère, un temps lointaine, la magie de l’endroit les rĂ©unissant enfin.  

Autre portrait sensible, celui de Katherine Mansfield (souffrant atrocement de la tuberculose), sur laquelle plane l’ombre de la mort et qui tente, Ă  travers la lumière bienfaisante de la CĂ´te d’Azur, « son Ă®lot de rĂ©sistance », de s’en Ă©loigner. Car Ă  vouloir ĂŞtre libre, la nouvelliste s’est brĂ»lĂ© les ailes et la santĂ©. Sans pathos, mais avec une empathie poignante, Chantal Thomas retrace la destinĂ©e infiniment triste de cette jeune femme rongĂ©e Ă  la fois par la maladie et la nĂ©cessitĂ© absolue de se consumer dans la crĂ©ation.

Enfin, Colette bien sĂ»r, la bourguignonne terrienne, une autre moderne, cette Colette qui s’est affranchie au prix de mille douleurs des diktats de l’Ă©poque et qui par certains cĂ´tĂ©s ressemble Ă  Jackie, elles qui se rejoignent dans leur volontĂ© acharnĂ©e de vivre leur vie, et dans leur amour commun de la gymnastique et de la natation. En 1926, Colette achète une maison Ă  Saint- Tropez et lĂ  aussi c’est le coup de foudre pour la MĂ©diterranĂ©e. Empreinte de sagesse et d’expĂ©rience, dĂ©barrassĂ©e de la domination masculine, elle s’affranchit des injonctions liĂ©es Ă  l’âge ; elle jardine, Ă©crit, reçoit ses amis, nage, « la vie est un ravissement », dit Chantal Thomas et je la crois sur parole, qui sait restituer avec talent la belle vie de Colette dans le Midi. En 1939, Colette revendra sa maison, car le village de Saint-Tropez commence Ă  devenir trop frĂ©quentĂ© et sa tranquillitĂ© s’en trouve menacĂ©e.

Ă€ travers ces diffĂ©rents portraits s’en dessine un autre en filigrane, celui de Chantal Thomas elle-mĂŞme, et c’est aussi lĂ  que rĂ©side tout l’intĂ©rĂŞt de ce livre lumineux comme peuvent l’ĂŞtre les Ă©tĂ©s sur la CĂ´te d’Azur. Elle aborde par touches impressionnistes et discrètes son enfance, son adolescence et sa vie adulte, au miroir de celles qu’elle refait vivre sous nos yeux, et qui l’ont surtout inspirĂ©e Ă  la fois en tant que femme et en tant qu’Ă©crivaine, le tout avec pudeur et Ă©lĂ©gance.

Femmes sur fond azur se lit comme un rĂ©cit sensuel, sensoriel grâce Ă  une Ă©criture fluide, dĂ©licatement lyrique, toute en Ă©motion qui sait dĂ©peindre Ă  merveille l’atmosphère si particulière de la CĂ´te d’Azur.  Mais c’est aussi un rĂ©cit sur la condition des femmes Ă  travers les siècles, sur ces combattantes qui ont luttĂ© avec acharnement contre les violences conjugales, familiales, sociĂ©tales. Une aventure en sororitĂ© oĂą s’expriment Ă  la fois admiration et compassion pour ces femmes qui ont toutes vĂ©cu un temps dans une rĂ©gion qui, par sa magnificence, a contribuĂ© Ă  leur reconstruction.

Et par-dessus tout, s’Ă©lève, malgrĂ© les alĂ©as de la vie de ces hĂ©roĂŻnes, leurs tragĂ©dies personnelles et leurs efforts incessants, une ode puissante Ă  la joie, Ă  la beautĂ© et au rĂ©confort.

Seuil, 192 pages, mars 2026


 

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