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Un siècle, un roman, une héroïne [#6] : "L'Art de perdre" d'Alice ZENITER

Après vos votes qui ont consacré Naïma et "L'Art de perdre" d'Alice Zeniter comme héroïne littéraire du XXIème siècle, voilà l'épisode de podcast avec lecture d'extraits qui lui est consacré.  Bonne écoute !   👍 Bibliosurf a distingué cette critique 

"A la chaîne" de Eli CRANOR

A la croisée du polar et du roman social, (avec un petit peu de cinéma des frères Coen dedans), A la chaîne nous ligote dans son intrigue parfaitement huilée sans être prévisible : un cocktail gagnant... 
Dans l'Arkansas, Gabby et Edwin, mexicains, travaillent, à la chaîne, dans l'immense usine de "transformation" de poulets. Ils vivent dans un mobil home pourri, et leurs rêves de lycéens disparaissent en fumée au fil des années. Luke, le directeur sans états d'âme de l'usine, est marié à Mimi, femme au foyer qui se fait un sang d'encre, au-delà de la raison, pour leur bébé, Tuck. Lorsque Luke inflige une énième vexation à Edwin et le vire, la mécanique du drame se met en place...

Le roman met en scène deux couples que tout oppose, donc, et donne aussi à voir la pyramide américaine du pouvoir : tout en haut le mâle blanc cadre supérieur, tout en bas les latinos contraints à un travail au-delà du roboratif, et dans une zone grise, quelque part au milieu, la housewife blanche au sort plus enviable mais au pouvoir de décision proche du néant. Et qui, sans doute pour cela, va finir par établir un pont entre ces deux mondes a priori infranchissables. Lutte des classes, lutte des races, lutte des sexes, chaque personnage est archétypal, mais acquiert chair et sang sous la plume d'Eli Cranor. Et de la chair, du sang, ce n'est pas ce qui manque au fil des pages. Par exemple dans celles qui évoquent la fausse couche de Gabby. Ou dans celles qui décrivent, avec force détails glaçants, le travail à la chaîne et les ravages qu'il fait subir au corps et à l'esprit. On ne peut s'empêcher de mettre en parallèle le traitement infligé au poulet et à l'ouvrier :

"Lorsque les poulets arrivaient à sa hauteur, ils ne ressemblaient plus à des poulets. Et pas encore tout à fait à des McNuggets. Un entre-deux. Une masse gélatineuse de muscles roses qui lui évoquaient du dentifrice. [...] Elle répèterait ce geste - torsion légère des deux poignets suivie d'une forte traction - quarante cinq fois par minute dix heures durant. A la fin de son service, comme chaque jour, plus de vingt mille poulets auraient défilé devant le poste de Gabby.[...]  Quelques minutes et deux cents poulets plus tard, Gabby avait trouvé son rythme. Le froid était insoutenable, mais rester dix heures debout au même endroit à répéter le même putain de geste était bien pire. Un engourdissement du cerveau que la plupart des gens seraient incapables de se figurer. Il fallait trouver un équilibre pour survivre.

Les travailleurs pissaient dans leur froc à chaque service, plusieurs fois dans la journée parfois. de petites flaques se formaient occasionnellement autour de leurs bottes en caoutchouc, et la chaîne continuait à avancer, et ces poulets dont la vie n'avait aucune valeur régnaient en quelque sorte en maîtres sur les employés et leurs besoins les plus élémentaires.
Puis venait le moment où on ne pouvait plus se retenir. La plupart des gens – ceux qui habitaient des maisons avec quatre chambres – ne connaîtraient jamais ça. Ils seraient incapables de comprendre que, arrivé à un moment, on n'avait plus le choix.
"

D'ailleurs, Edwin rend ce travail (et donc Luke) responsable de la fausse couche de Gabby, et ce ressenti déclenchera le plan désespéré censé les sortir de l'impasse qu'est devenue leur vie...

Les critiques soulignent à quel point Eli Cranor rend hommage au sentiment maternel à travers les deux personnages féminins, et leur rapport au bébé, enjeu central de l'intrigue. Mais les hommes expriment également, Luke en pointillés et comme un bourrin masculiniste, mais aussi Edwin de façon instinctive quoique paradoxale, le sentiment de protection que le petit Tuck leur inspire.

Une vraie réussite, donc, que ce livre qui n'oublie pas au passage d'être un excellent suspense, avec une vraie fin, et qu'on imagine sans peine adapté au cinéma ou en série.

Sonatine, 320 pages, février 2026


 

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