Qu’est-ce
qui a donc poussĂ© Olivia Elkaim Ă s’emparer de cette histoire oĂą,
sans rĂ©inventer ni Perec ni sa mère, elle les conduit jusqu’Ă
nous pour combler les vides et comprendre cet acte sacrificiel ? Est-ce
par-delà les époques une certaine proximité qui unit ces deux
femmes ? Leur judéité ? Leur statut de mères ? Leur
amour pour Perec ?
Et
bien qu’elle avoue elle-mĂŞme « avancer dans le noir »,
Elkaim tente Ă travers ce livre d’expliquer ce lien, qui en tant
que lectrice la lie à Perec et de percer le mystère de cette mère
trop tĂ´t disparue.
Dans ce roman qui oscille sans cesse entre fiction et rĂ©alitĂ©, passĂ© et prĂ©sent, mĂ©moire et oubli, vides et traces, l’autrice rend Ă la fois hommage et justice Ă CĂ©cile Perec, assassinĂ©e en 1943 Ă Auschwitz. Et si CĂ©cile n’avait pas pris les devants en 1941, personne ne parlerait de Georges Perec aujourd’hui. En se sĂ©parant de lui, elle le sauve, car les enfants juifs sont partis pour « pitchipoĂŻ » comme les adultes, nulle exception n’a Ă©tĂ© faite pour eux.
Trois niveaux de lecture s’entrelacent ici : d’abord l’enquĂŞte sur la mère ; car sur Georges Perec et son Ĺ“uvre, qui compte de nombreux admirateurs dans le monde, tout a Ă©tĂ© dit ou presque, mais sur cette femme, sur cette sĂ©paration qui a dĂ» tant lui coĂ»ter, on ne sait pas grand-chose. Qui Ă©tait-elle, celle dont il ne reste plus qu’un nom inscrit sur un mur du MĂ©morial de la Shoah Ă Paris ? Qui est-elle pour l’autrice, pour nous lecteurs et surtout qui est-elle pour cet enfant qui l’a si peu connue ?
C’est ce Ă quoi tente de rĂ©pondre Elkaim dans ce court rĂ©cit absolument bouleversant. En enveloppant cette histoire tragique d’une Ă©criture simple et dĂ©licate, fruit d’une Ă©mouvante introspection, elle tente de comprendre CĂ©cile Perec, en suivant ses traces, pas Ă pas, avec opiniâtretĂ©. Elle comble le vide laissĂ© par l’abandon, puis l’absence par une enquĂŞte presque obsessionnelle : recherche sur le net, relecture de l’Ĺ“uvre de l’Ă©crivain, rencontre avec ses amis encore vivants, visite Ă la cĂ©lèbre Association Georges Perec, lettres et mails envoyĂ©s aux quatre coins de la planète… et quand tout ne peut ĂŞtre expliquĂ© ou dĂ©crit, le vide est comblĂ© par l’imagination, travail de fiction, mais Ă sa façon, prudemment, toute en retenue. Ă€ l’heure oĂą Elkaim se penche sur l’histoire de CĂ©cile, elle a un fils qui a le mĂŞme âge que Georges quand celui-ci est sĂ©parĂ© de sa mère, alors elle sait sans doute ce qu’elle a dĂ» ressentir au moment du dĂ©part. Qu’aurait-elle fait Ă sa place ? Et nous, qu’aurions-nous fait ?
Mais c’est aussi un rĂ©cit personnel qui s’entremĂŞle car Olivia Elkaim est traversĂ©e par la quĂŞte de ses origines et par la transmission d’une histoire familiale tourmentĂ©e qui fait Ă©cho Ă l’actualitĂ©, de la guerre en Ukraine, terre de la Shoah par balles, aux massacres du 7 octobre 2023 et de tout ce qui a suivi. TraversĂ©e aussi par l’acte de CĂ©cile, transpercĂ©e par l'ultime sacrifice de cette mère et que font depuis la nuit des temps d’autres mères et qu’elle-mĂŞme serait peut-ĂŞtre amenĂ©e Ă faire un jour, qui sait ?
Ensuite bien sĂ»r, l’Ă©vocation de la mère de Georges ne pouvait dĂ©boucher que sur un dialogue admiratif et sensible avec Perec. En retrouvant ses amis qui sont devenus de vieux messieurs, elle redonne vie Ă l'Ă©crivain : « le sentir vivant puisqu’il a Ă©tĂ© vivant près d’eux encore vivants qui me parlent », On le sait, toute l’Ĺ“uvre de Perec est habitĂ©e par le vide, par l’absence de cette mère dont il n’apprendra la mort officiellement qu’en 1958. Et c’est de ce chagrin-lĂ dont s’empare Olivia Elkaim. La suppression de la voyelle e dans La Disparition, l’inventaire du trop-plein dans Les Choses sont les faces d’une mĂŞme mĂ©daille, celle du vide provoquĂ© par la grande hache de l’Histoire, et Perec ne cessera jamais d’invoquer, d’Ă©voquer, de convoquer sa mère, fantĂ´me qui apparaĂ®t dans ses livres sans ĂŞtre jamais vraiment lĂ « partout et nulle part » par des jeux littĂ©raires, allusions qui trahissent une grande pudeur face Ă l’incommensurable. Reprenant Ă son compte les constructions Ă la Perec comme une salutation discrète, elle fait du titre de ce roman une rĂ©fĂ©rence aux deux livres les plus connus de Perec, La Disparition et Les Choses, qui renvoient eux-mĂŞmes bien sĂ»r Ă la disparition de toutes les traces historiques, de tous les souvenirs, de tous les objets, de tous les lieux. De mĂŞme avec sa construction, puisqu’elle compose son rĂ©cit en 43 chapitres, 43 comme 1943, date de la mort de CĂ©cile Perec, nĂ©e Cyrla Szulewicz.
Un beau livre qui interroge sur l’oubli et la mĂ©moire, l’arrachement et le manque, mais aussi sur le rĂ´le de l’Ă©criture qui peut vous sauver de vous-mĂŞme, redonner vie aux fantĂ´mes qui peuplent l’Histoire et prĂ©server la mĂ©moire du nĂ©ant. Un livre qui peut nous toucher, sans avoir jamais rien lu de Perec, tant il irradie d'une Ă©motion absolument prenante, d’une tendresse revendiquĂ©e et d’une lumineuse humanitĂ©. Et pour les autres, par la grâce de ce portrait Ă©mouvant d’une mère disparue dans les cendres de l’immense dĂ©sastre, et de son fils dont elle ne connut jamais le destin, Olivia Elkaim nous donne l’envie de relire Georges Perec.

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