Accéder au contenu principal

"La rue" de Robert SEETHALER

👍 Bibliosurf a distinguĂ© cette critique  Qui connaĂ®t l’univers de Robert Seethaler ne sera ni perdu ni déçu. Celles et ceux qui ne le connaissent pas encore vont le dĂ©couvrir : c’est l’univers de l’infra-ordinaire cher Ă  Perec, celui du quotidien, tellement quotidien qu’on ne le voit ni le remarque mĂŞme plus. Et pourtant, menacĂ© de destruction ou de disparition, il charrie avec lui des tonnes de nostalgie. Robert Seethaler fait vivre la rue de la Lande, quelque part dans une ville et un pays dont les noms ne sont pas prĂ©cisĂ©s (mais probablement en Europe de l’Est, ce qui n’est pas important de toutes façons), au travers des fragments de vie, de dialogues, de courriers administratifs ou amoureux du petit peuple qui y vit : Ă  la boulangerie, chez la fleuriste, pendant la fĂŞte de la rue, Ă  l’Ă©glise, dans des immeubles... Ce qui se trame n’apparaĂ®t qu’en toile de fond : la gentrification imminente de cette rue populaire, objet de convoitise et de manĹ“uvr...

"La Disparition des choses" de Olivia ELKAIM

Par un jour froid de novembre 1941, CĂ©cile Perec, de son vrai nom Cyrla Szulewicz, juive polonaise, confie son fils de 5 ans Ă  la Croix-Rouge dans un convoi qui quitte Paris pour le conduire Ă  Grenoble, alors encore en zone libre. Son fils s’appelle Georges, Georges Perec, et il deviendra plus tard l’immense Ă©crivain que l’on connaĂ®t. Georges ne reverra jamais sa mère.

Qu’est-ce qui a donc poussĂ© Olivia Elkaim Ă  s’emparer de cette histoire oĂą, sans rĂ©inventer ni Perec ni sa mère, elle les conduit jusqu’Ă  nous pour combler les vides et comprendre cet acte sacrificiel ? Est-ce par-delĂ  les Ă©poques une certaine proximitĂ© qui unit ces deux femmes ? Leur judĂ©itĂ© ? Leur statut de mères ? Leur amour pour Perec ?
Et bien qu’elle avoue elle-mĂŞme « avancer dans le noir », Elkaim tente Ă  travers ce livre d’expliquer ce lien, qui en tant que lectrice la lie Ă  Perec et de percer le mystère de cette mère trop tĂ´t disparue.

Dans ce roman qui oscille sans cesse entre fiction et rĂ©alitĂ©, passĂ© et prĂ©sent, mĂ©moire et oubli, vides et traces, l’autrice rend Ă  la fois hommage et justice Ă  CĂ©cile Perec, assassinĂ©e en 1943 Ă  Auschwitz. Et si CĂ©cile n’avait pas pris les devants en 1941, personne ne parlerait de Georges Perec aujourd’hui. En se sĂ©parant de lui, elle le sauve, car les enfants juifs sont partis pour « pitchipoĂŻ » comme les adultes, nulle exception n’a Ă©tĂ© faite pour eux.

Trois niveaux de lecture s’entrelacent ici : d’abord l’enquĂŞte sur la mère ; car sur Georges Perec et son Ĺ“uvre, qui compte de nombreux admirateurs dans le monde, tout a Ă©tĂ© dit ou presque, mais sur cette femme, sur cette sĂ©paration qui a dĂ» tant lui coĂ»ter, on ne sait pas grand-chose. Qui Ă©tait-elle, celle dont il ne reste plus qu’un nom inscrit sur un mur du MĂ©morial de la Shoah Ă  Paris ? Qui est-elle pour l’autrice, pour nous lecteurs et surtout qui est-elle pour cet enfant qui l’a si peu connue ?

C’est ce Ă  quoi tente de rĂ©pondre Elkaim dans ce court rĂ©cit absolument bouleversant. En enveloppant cette histoire tragique d’une Ă©criture simple et dĂ©licate, fruit d’une Ă©mouvante introspection, elle tente de comprendre CĂ©cile Perec, en suivant ses traces, pas Ă  pas, avec opiniâtretĂ©. Elle comble le vide laissĂ© par l’abandon, puis l’absence par une enquĂŞte presque obsessionnelle : recherche sur le net, relecture de l’Ĺ“uvre de l’Ă©crivain, rencontre avec ses amis encore vivants, visite Ă  la cĂ©lèbre Association Georges Perec, lettres et mails envoyĂ©s aux quatre coins de la planète… et quand tout ne peut ĂŞtre expliquĂ© ou dĂ©crit, le vide est comblĂ© par l’imagination, travail de fiction, mais Ă  sa façon, prudemment, toute en retenue. Ă€ l’heure oĂą Elkaim se penche sur l’histoire de CĂ©cile, elle a un fils qui a le mĂŞme âge que Georges quand celui-ci est sĂ©parĂ© de sa mère, alors elle sait sans doute ce qu’elle a dĂ» ressentir au moment du dĂ©part. Qu’aurait-elle fait Ă  sa place ? Et nous, qu’aurions-nous fait ?

Mais c’est aussi un rĂ©cit personnel qui s’entremĂŞle car Olivia Elkaim est traversĂ©e par la quĂŞte de ses origines et par la transmission d’une histoire familiale tourmentĂ©e qui fait Ă©cho Ă  l’actualitĂ©, de la guerre en Ukraine, terre de la Shoah par balles, aux massacres du 7 octobre 2023 et de tout ce qui a suivi. TraversĂ©e aussi par l’acte de CĂ©cile, transpercĂ©e par l'ultime sacrifice de cette mère et que font depuis la nuit des temps d’autres mères et qu’elle-mĂŞme serait peut-ĂŞtre amenĂ©e Ă  faire un jour, qui sait ?

Ensuite bien sĂ»r, l’Ă©vocation de la mère de Georges ne pouvait dĂ©boucher que sur un dialogue admiratif et sensible avec Perec. En retrouvant ses amis qui sont devenus de vieux messieurs, elle redonne vie Ă  l'Ă©crivain : « le sentir vivant puisqu’il a Ă©tĂ© vivant près d’eux encore vivants qui me parlent », On le sait, toute l’Ĺ“uvre de Perec est habitĂ©e par le vide, par l’absence de cette mère dont il n’apprendra la mort officiellement qu’en 1958. Et c’est de ce chagrin-lĂ  dont s’empare Olivia Elkaim. La suppression de la voyelle e dans La Disparition, l’inventaire du trop-plein dans Les Choses sont les faces d’une mĂŞme mĂ©daille, celle du vide provoquĂ© par la grande hache de l’Histoire, et Perec ne cessera jamais d’invoquer, d’Ă©voquer, de convoquer sa mère, fantĂ´me qui apparaĂ®t dans ses livres sans ĂŞtre jamais vraiment lĂ  « partout et nulle part » par des jeux littĂ©raires, allusions qui trahissent une grande pudeur face Ă  l’incommensurable. Reprenant Ă  son compte les constructions Ă  la Perec comme une salutation discrète, elle fait du titre de ce roman une rĂ©fĂ©rence aux deux livres les plus connus de Perec, La Disparition et Les Choses, qui renvoient eux-mĂŞmes bien sĂ»r Ă  la disparition de toutes les traces historiques, de tous les souvenirs, de tous les objets, de tous les lieux. De mĂŞme avec sa construction, puisqu’elle compose son rĂ©cit en 43 chapitres, 43 comme 1943, date de la mort de CĂ©cile Perec, nĂ©e Cyrla Szulewicz.

Un beau livre qui interroge sur l’oubli et la mĂ©moire, l’arrachement et le manque, mais aussi sur le rĂ´le de l’Ă©criture qui peut vous sauver de vous-mĂŞme, redonner vie aux fantĂ´mes qui peuplent l’Histoire et prĂ©server la mĂ©moire du nĂ©ant. Un livre qui peut nous toucher, sans avoir jamais rien lu de Perec, tant il irradie d'une Ă©motion absolument prenante, d’une tendresse revendiquĂ©e et d’une lumineuse humanitĂ©. Et pour les autres, par la grâce de ce portrait Ă©mouvant d’une mère disparue dans les cendres de l’immense dĂ©sastre, et de son fils dont elle ne connut jamais le destin, Olivia Elkaim nous donne l’envie de relire Georges Perec.



















Commentaires