Dans son dernier roman d’une noirceur absolue, aux paysages de carte postale trompeurs, David Vann ausculte les rapports humains dans toute leur complexitĂ©, marquĂ©s par des jeux de pouvoir et de domination.
Car on assiste, Ă travers cette fable contemporaine des plus cruelles, Ă la confrontation de mondes si diamĂ©tralement opposĂ©s que jamais ils ne pourront se rejoindre : en effet, que peut espĂ©rer une pauvre jeune fille, issue d’un pays du tiers-monde, d’un mâle blanc, occidental et aisĂ© financièrement ? Rien sans doute ou alors le pire. Mais la rage de s’extirper de sa condition est si puissante chez Aica qu’elle va s’enfermer dans un piège duquel elle ne pourra pas s’Ă©chapper, crĂ©ant un enchaĂ®nement d’Ă©vĂ©nements mortifères oĂą la mer, incarnation d’aventures et de promesses, va devenir un tĂ©moin muet, puis un espace dangereux, dĂ©cor de tous les malaises qui ressortent de cette relation viciĂ©e.
Avec son Ă©criture au cordeau, Ă l’Ă©conomie, toujours au prĂ©sent de l’indicatif, Vann rĂ©ussit Ă retranscrire au plus près toutes les pensĂ©es qui se bousculent dans l’esprit d’Aica, tous les plans qu’elle Ă©chafaude, tous ses constants allers-retours entre illusions et dĂ©sillusions, soumission et colère.
Un roman sans concession, brut et sauvage qui met en scène une jeune fille qui ne mesure pas les dĂ©fis auxquels elle s’expose, cherchant Ă Ă©chapper Ă tout ce qui la condamne en s’aliĂ©nant la compagnie d’un homme qui la domine Ă la fois sexuellement, financièrement et culturellement.
Les inĂ©galitĂ©s sociales, le tourisme sexuel, la violence psychologique, la manipulation et la prĂ©dation sont au cĹ“ur du rĂ©cit de David Vann. Mais l’auteur nous parle aussi de solitude, de cette solitude si extrĂŞme qu’elle vous entraĂ®ne Ă commettre des erreurs de jugement et des choix irrĂ©parables.
Rien ne semble Ă©clairer ce sombre tableau, et au bout du compte, Vann met tout le monde sur le mĂŞme plan, Philippins comme Occidentaux, hommes comme femmes, riches comme pauvres dans un jeu de massacre dĂ©sespĂ©rant. Cependant, malgrĂ© toute son ambiguĂŻtĂ©, le lecteur se souviendra longtemps, après avoir refermĂ© ce roman, de la figure d’Aica, cette jeune fille nĂ©e du mauvais cĂ´tĂ© dont le seul dĂ©faut aura Ă©tĂ© son rĂŞve d’affranchissement, de libertĂ© et de vie meilleure. Une charge contre la nature humaine que certains jugeront sans doute trop fĂ©roce dans un rĂ©cit tout en tensions qui affleurent Ă chaque page pour finir en chaos gĂ©nĂ©ralisĂ©.

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