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"Les vérités parallèles" de Marie MANGEZ

« Le jour où Arnaud est devenu faussaire, il avait sept ans. » Certes, cet incipit ne vaut peut-être pas le « Longtemps je me suis couché de bonne heure   » de Marcel Proust mais il évoque d’emblée une équation que le lecteur a hâte de résoudre. Qui est donc cet enfant de sept ans qui porte le même nom que l’inventeur du daguerréotype, Arnaud Daguerre, pour s’estimer faussaire à cet âge tendre de la vie, postulat qui va décider de son destin ? Enfant timide et secret, manquant d’assurance, persuadé de ne pas être à la hauteur, avec pour seul ami un être imaginaire, élevé par de grands bourgeois froids et dénués d'affection, Arnaud subit la pression silencieuse de ses parents et lorsqu’il reçoit la note de 1/10 à un devoir de calcul, tout simplement due à une erreur d’inattention, cela prend pour lui des allures de désastre. Alors il va trafiquer sa note et va, par cet acte fondateur, prendre le chemin de la supercherie. À l’âge adulte, Arnaud devient journaliste d...

"Les vérités parallèles" de Marie MANGEZ

« Le jour où Arnaud est devenu faussaire, il avait sept ans. » Certes, cet incipit ne vaut peut-être pas le « Longtemps je me suis couché de bonne heure » de Marcel Proust mais il évoque d’emblée une équation que le lecteur a hâte de résoudre.

Qui est donc cet enfant de sept ans qui porte le même nom que l’inventeur du daguerréotype, Arnaud Daguerre, pour s’estimer faussaire à cet âge tendre de la vie, postulat qui va décider de son destin ?

Enfant timide et secret, manquant d’assurance, persuadé de ne pas être à la hauteur, avec pour seul ami un être imaginaire, élevé par de grands bourgeois froids et dénués d'affection, Arnaud subit la pression silencieuse de ses parents et lorsqu’il reçoit la note de 1/10 à un devoir de calcul, tout simplement due à une erreur d’inattention, cela prend pour lui des allures de désastre. Alors il va trafiquer sa note et va, par cet acte fondateur, prendre le chemin de la supercherie.

À l’âge adulte, Arnaud devient journaliste dans une rédaction prestigieuse, le Miroir, se marie, a des enfants mais le syndrome de l’imposteur qui lui a pourri sa vie d’enfant est devenu un ogre qui l’a dévoré de l’intérieur, alors d’une certaine manière, Arnaud, qui veut se conformer à la norme sociale se compose un personnage et ment à tout le monde, devenant par là même un homme inquiet, sans cesse sur le qui-vive, sur ses gardes,consumé par son double jeu dans un engrenage fatal de mensonges et d’apparences, manquant plusieurs fois de se faire démasquer. Et toute la tension qui parcourt le récit va crescendo car l’autrice introduit le doute chez certaines personnes, alimentant ainsi le suspense et toute la question est de savoir quand le couperet va tomber et quand son forfait va être découvert. Ou pas !

Car Arnaud bidonne ses reportages, ne se rend pas sur le terrain, ne rencontre pas ou si peu témoins et acteurs de ses articles et comme il écrit bien, grâce à une imagination débordante, il invente ou enjolive la réalité et là évidemment d’autres enjeux apparaissent : à l’heure où les citoyens se désengagent de la politique, où les journalistes sont méprisés, voire vilipendés, où le complotisme et les fake news envahissent les réseaux sociaux, où plus que jamais l’information vraie, recoupée, vérifiée est nécessaire, peut-on se prendre de pitié pour ce tricheur qui reçoit même le Prix Albert Londres ?

Et bien oui, on peut : car l’autrice, en se penchant sur le cas d’Arnaud Daguerre en dresse un portrait psychologique complexe et fouillé et ce qui trouble le lecteur c’est qu’Arnaud n’est pas présenté comme un escroc lambda, ce n’est pas un Christophe de Rocancour, ni un Alexandre Despallières, il n’est pas un tricheur cynique motivé par un désir de gloire ou attiré par l’argent facile. Arnaud Daguerre s’est enferré dans le mensonge dès l’enfance parce qu’il est fragile, manquant de courage, inadapté et le reste a suivi, sans personne pour le soulager de son secret, personne pour lui tendre la main, surtout pas sa femme, son exact contraire. En se construisant « autre » Arnaud s’est créé son petit enfer personnel, englué comme un insecte dans une toile d’araignée, finalement acteur et victime de son imposture. Comme une pierre en ricochet sur l’eau qui s’agrandit en cercles concentriques, sa fuite en avant désespérée finit par toucher différentes strates, sa famille, ses enfants, ses collègues etc. Et la scène où l’imposteur est invité a participer à une conférence sur les fake news serait croquignolesque si elle n’était pas tragique. Au bout du compte, ce qui rend ce roman passionnant, c’est qu’en créant cet anti-héros ambigu et dont elle s’attache à décrire les motivations et l’angoisse jusqu’à l’introspection, l’autrice choisit de ne pas juger trop frontalement son personnage.

Ce roman est inspiré d’un fait réel qui a défrayé la chronique.  En 2018, le célèbre journal allemand Der Spiegel révélait en effet qu’un de leur journaliste, Claas Relotius qui avait reçu un illustre prix pour un reportage en Syrie l’avait en réalité falsifié. Et pour la petite histoire ou le petit clin d’œil, Der spiegel signifie Le Miroir en français.

Alors même que l’information est devenue plus que jamais primordiale dans un monde en profonde mutation, à travers une écriture fluide et prenante qui installe un climat d’intranquillité et un malaise latent, Marie Mangez s’interroge sur le métier de journaliste, sur le mensonge, sur les choix qui déterminent une vie entière, ou encore les pressions sociales et familiales qui écrasent les individus. De même, l’autrice propose une réflexion intéressante qui dessine la frontière ténue entre réalité et fiction, entre le travail de journaliste qui se doit de ne rien inventer et celui d’écrivain qui lui, à l’inverse a le droit de tout imaginer, en décrivant l’ascension puis la chute d’un homme enfermé dans ses vérités parallèles.


 

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