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"Superhôte" d'Amélie CORDONNIER

Camille est la fille de Sylvie, Sylvie est depuis 15 ans la femme de ménage d’Anaïs qui possède une résidence secondaire au Touquet, « où les prix se sont envolés depuis l’installation des Macron à l’Élysée ». Lorsque son mari lui propose de louer leur maison grâce à la plateforme Airbnb, bien qu’elle ait des réticences, Anaïs accepte «car elle n’a jamais particulièrement apprécié cette station balnéaire d’exception où n’en déplaise à l’office du tourisme du Touquet, elle a toujours eu froid ». Cette marseillaise d’origine préférant de loin la Méditerranée. Mais hélas, le diable se cache dans les détails car il faut penser à tout et l’aventure Airbnb exige une logistique à toute épreuve : acheter un boîtier pour la clé, trouver un code pour le boîtier, évacuer les affaires personnelles, dresser les consignes pour les locataires etc. et bien sûr le ménage compte beaucoup dans l’appréciation, alors cette charge sera confiée à Sylvie. Mais faire le ménage dans un...

"Superhôte" d'Amélie CORDONNIER

Camille est la fille de Sylvie, Sylvie est depuis 15 ans la femme de ménage d’Anaïs qui possède une résidence secondaire au Touquet, « où les prix se sont envolés depuis l’installation des Macron à l’Élysée ». Lorsque son mari lui propose de louer leur maison grâce à la plateforme Airbnb, bien qu’elle ait des réticences, Anaïs accepte «car elle n’a jamais particulièrement apprécié cette station balnéaire d’exception où n’en déplaise à l’office du tourisme du Touquet, elle a toujours eu froid ». Cette marseillaise d’origine préférant de loin la Méditerranée.

Mais hélas, le diable se cache dans les détails car il faut penser à tout et l’aventure Airbnb exige une logistique à toute épreuve : acheter un boîtier pour la clé, trouver un code pour le boîtier, évacuer les affaires personnelles, dresser les consignes pour les locataires etc. et bien sûr le ménage compte beaucoup dans l’appréciation, alors cette charge sera confiée à Sylvie. Mais faire le ménage dans une location Airbnb, c’est comme faire le ménage de printemps plusieurs fois par semaine et non pas une fois par an comme habituellement ! Sans compter les locataires indélicats qui peuvent parfois laisser derrière eux un véritable champ de bataille. Alors Sylvie lave, essuie, frotte, fait briller, aspire, récure, change les draps, les serviettes, les poubelles, du mieux qu’elle peut, au mépris de sa santé, car les commentaires sur les réseaux sociaux sont tellement importants, « ce logement lumineux et impeccable » disent les internautes et Graal ultime, il faut obtenir le statut de superhôte ! Mais un jour de fatigue, l’irréparable va se produire.

Dans ce drame en cinq actes, deux voix expriment la rage et la douleur qui conduisent à la tragédie, celle de Camille qui parle de sa mère et pour sa mère, et celle d’Anaïs. Tour à tour les deux femmes refont l’histoire, racontent les faits pour comprendre la mécanique implacable qui va provoquer l’issue fatale que l’on sent s’approcher par petites touches insidieuses.

Il y a beaucoup de choses dans ce roman pourtant court et incisif à l’écriture percutante où affleure une colère sourde. Superhôte embrasse différentes thématiques qui s’emboîtent parfaitement entre elles, comme si elles découlaient les unes des autres : on a d’abord affaire à un roman social qui évoque l’aliénation au travail surtout quand celui-ci est invisibilisé et précaire, car selon l’expression désormais consacrée, Sylvie est une invisible, corvéable à merci, véritable petit robot qui jamais ne dit non et ce n’est pas pour rien si c’est sa fille qui parle à sa place. Cette aliénation engendrant d’ailleurs une lutte des classes qui ne dit pas son nom mais crée une distance infranchissable entre employés et patrons.

On a aussi affaire à un roman sociétal où l’appât du gain, où les dérives des plateformes (location de résidences, location de force de travail..) où l’emprise des réseaux sociaux (tout finit par un pouce levé ou abaissé, une note, bonne ou mauvaise), où la rentabilité s’ubérise, exploite et déshumanise sont désormais monnaie courante. Amélie Cordonnier interroge brutalement notre quotidien et on pense notamment à Boris Lojkine avec son film L’histoire de Souleymane ou à Claire Baglin pour son roman En salle.

Enfin, on a affaire à un roman intime, sur les relations mère-fille, avec le remords cuisant d’avoir eu honte du métier de sa mère et le désir de la réhabiliter, sur le couple qui se fracture quand une tragédie survient et sur l’incommensurable chagrin que constitue la perte d’un enfant.

Parfois le roman se fait presque documentaire, car si la société parle à mots couverts, on ne dit plus femme de ménage mais employée de maison, l’autrice ne travestit pas le monde dans lequel nous vivons, en se colletant avec la réalité, en en nommant frontalement les choses : Amazon, Shiva, Booking, Airbnb, Helpling forment ainsi un inventaire à la Prévert tristement banal, lugubre litanie qui gouverne nos vies.

Une parabole certes poussée à l’extrême mais qui en dit long !

Si Camille a depuis longtemps deviné tous les enjeux qui animent son histoire et celle de sa mère, il faudra plus de temps à Anaïs pour comprendre ce qui s’est joué dans une fin ouverte qui permettra peut être un certain apaisement.


 

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