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"Je voulais vivre" d'Adelaïde de CLERMONT-TONNERRE

Dans le Nord de la France, un soir de mars 1609, le père Lamandre, brave curé de campagne voit arriver à son presbytère une petite fille de 6 ans, le regard apeuré et les vêtements maculés de boue. Ainsi débute l’histoire de Milady, la célèbre héroïne des Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas à qui Adélaïde de Clermont-Tonnerre redonne vie en tentant de lui offrir une réhabilitation en bonne et due forme. Certes, le procédé n’est pas nouveau : on s’empare d’un héros de fiction pour en donner une autre interprétation, construire un récit différent de la version originale, voire créer une nouvelle histoire. On songe bien sûr à Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, à Vendredi ou les limbes du pacifique de Michel Tournier ou encore tout récemment à Percival Emerett avec son James , tiré des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain.  Dans Les Trois mousquetaires Milady est la méchante de l’histoire, avec Adélaïde de Clermont-Tonnerre on accouche d’une autre vérité, l'...

"Je voulais vivre" d'Adelaïde de CLERMONT-TONNERRE

Dans le Nord de la France, un soir de mars 1609, le père Lamandre, brave curé de campagne voit arriver à son presbytère une petite fille de 6 ans, le regard apeuré et les vêtements maculés de boue. Ainsi débute l’histoire de Milady, la célèbre héroïne des Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas à qui Adélaïde de Clermont-Tonnerre redonne vie en tentant de lui offrir une réhabilitation en bonne et due forme. Certes, le procédé n’est pas nouveau : on s’empare d’un héros de fiction pour en donner une autre interprétation, construire un récit différent de la version originale, voire créer une nouvelle histoire. On songe bien sûr à Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, à Vendredi ou les limbes du pacifique de Michel Tournier ou encore tout récemment à Percival Emerett avec son James, tiré des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain. 
Dans Les Trois mousquetaires Milady est la méchante de l’histoire, avec Adélaïde de Clermont-Tonnerre on accouche d’une autre vérité, l'éclairage sur le personnage est augmenté et elle s’applique à nous prouver qu’elle est une victime de son temps et de son milieu. 

Avec Dumas, Milady est un diamant noir, femme fatale et vénéneuse, espionne du retors Richelieu et empoisonneuse, personnage non pas secondaire mais un peu en marge, objet et non sujet, emportant dans la tombe, nombre de secrets et de mystères non résolus. Ici tout nous est raconté par le menu, Milady devient sujet, figure principale et toute son intériorité nous est dévoilée, puisque c’est elle-même qui nous livre son histoire, on est donc confronté aux pensées les plus profondément intimes de notre héroïne, qui peut donc aussi se défendre, à l’inverse de la Milady de Dumas qui n’avait pas vraiment la parole. D’autres points de vue que ceux de Milady jalonnent le récit, ceux qui l’ont aimée ou détestée, encadrant ses paroles en un chassé-croisé qui cherche à rétablir la vérité. L’autrice dresse le portrait d’une femme meurtrie, en but aux carcans de son époque, éprise de liberté et de justice. A l’opposé de Dumas qui n’en effleurait que les contours, elle nous révèle donc tout de la vie de Milady, de sa toute petite enfance à sa disparition et nous explique en quoi sa personnalité a été façonnée par les malheurs qui ont jalonné sa vie faisant d’elle ce qu’elle est, une femme rongée par une soif inextinguible de vengeance, doublée d’une espionne qui n’hésite pas à assassiner ses adversaires. Car ses malheurs, elle les doit à tous les hommes qui ont croisé son chemin, assassiné sa mère, volé ses biens, ces hommes qui l’ont trahie, manipulée, offensée, violentée. On l’aura compris, l’avocate Adélaïde de Clermont-Tonnerre plaide les circonstances atténuantes pour sa cliente en signant un roman avant tout féministe, qui remet en cause l’ordre patriarcal et tout le cortège de violence qui va avec. En cela, bien sûr, le propos est plus que louable, qui montre que d’hier à aujourd’hui, rien n’a vraiment changé. Et en transformant ainsi une figure archétypale de femme perverse, qui plus est créée par un auteur masculin, en une figure intime et tragique, victime de son temps, elle lui offre une certaine douceur et dignité qui faisaient défaut chez Dumas. 

Si certains passages sont enlevés et alertes, si la lecture reste plaisante, l’écriture fluide, cela reste un peu convenu et on accompagne Milady dans ses épreuves en restant un peu en lisière, comme derrière elle et non pas à côté d’elle. Comme un sentiment d’inachevé où manque un certain souffle épique, un certain panache, une certaine flamboyance qui accompagne d’habitude tous récits d’aventures. 

Quant à l’épilogue, « la note de l’autrice » adressée à Dumas, il questionne et nous laisse un peu pantois : si au début elle laisse deviner toute son admiration pour Alexandre Dumas, elle dresse vite un réquisitoire implacable, un petit « j’accuse » envers un écrivain majeur du XIXème siècle qu’elle traite quand même de « greffier » et décrit « en potentat débordant de son gilet de velours noir [...]» Dumas, comme n’importe quel écrivain, il nous semble, a le droit de vie et de mort sur ses personnages, a le droit de créer de sombres figures, une femme fatale, un traître machiavélique, un curé défroqué etc. même si lui aussi est prisonnier de son époque et de ses préjugés envers les femmes. S’il fallait réinterpréter tous les héros de la littérature, celle-ci deviendrait une immense recyclerie, où on réhabiliterait à tour de bras Folcoche, Madame Lepic, la belle-mère de Cendrillon, où Pénélope n’attendrait pas Ulysse, Danglars ne trahirait pas Edmond Dantès etc. et quid alors de la fiction originale ! Aucun doute, il est intéressant de redonner vie avec un point de vue différent à un personnage de fiction, on élargit les perspectives, on écrit sur l’écrit, pour créer un palimpseste littéraire vertigineux et passionnant mais cette méthode a ses limites, si on ne replace pas l’œuvre dans son contexte et si on n’en fait pas un roman correctif. 
Malgré cela, on retiendra avant tout, le plaidoyer sincère et vibrant pour cette femme qui « voulait vivre ». 
Ce roman a reçu le Prix Renaudot 2025. 


 

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