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"Le peuple des berges" de Robert GIRAUD

Grand connaisseur du Paris interlope des années cinquante, Robert Giraud, poète, écrivain, journaliste était l’ami de Georges Brassens, de Jacques Prévert ou encore de Robert Doisneau, son alter ego avec lequel il a travaillé. Jeune résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, il quitte Limoges dès 1945 pour, comme on disait à l’époque, « monter à la capitale », qu’il ne quittera plus jamais. A l’automne 1956 et ce durant trois mois, Giraud écrit 9 chroniques, La vie secrète des clochards de Paris pour le journal Qui ? Détective et que les éditions Dilettante publieront pour la première fois en 1998 sous le titre Le peuple des berges .  « La cloche en argot, c’est le ciel. Sont clochards tous ceux qui n’ont que le ciel pour toit. » Giraud, qui a toujours vécu dans le dénuement et a connu de longues périodes de déveine n’a donc aucun mal à témoigner de l’envers du décor. Il connaît bien ces invisibles, dignes héritiers de la cour des miracles, celle du di...

"Le peuple des berges" de Robert GIRAUD

Grand connaisseur du Paris interlope des années cinquante, Robert Giraud, poète, écrivain, journaliste était l’ami de Georges Brassens, de Jacques Prévert ou encore de Robert Doisneau, son alter ego avec lequel il a travaillé. Jeune résistant pendant la Seconde Guerre mondiale, il quitte Limoges dès 1945 pour, comme on disait à l’époque, « monter à la capitale », qu’il ne quittera plus jamais.

A l’automne 1956 et ce durant trois mois, Giraud écrit 9 chroniques, La vie secrète des clochards de Paris pour le journal Qui ? Détective et que les éditions Dilettante publieront pour la première fois en 1998 sous le titre Le peuple des berges
« La cloche en argot, c’est le ciel. Sont clochards tous ceux qui n’ont que le ciel pour toit. » Giraud, qui a toujours vécu dans le dénuement et a connu de longues périodes de déveine n’a donc aucun mal à témoigner de l’envers du décor. Il connaît bien ces invisibles, dignes héritiers de la cour des miracles, celle du dix-septième siècle, romantisée par Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, ce qui lui permet d’en dresser des portraits à la fois savoureux et particulièrement émouvants. Ainsi défilent sous nos yeux toute une galerie de personnages « cette légion de pouilleux vivant en marge d’une société dite organisée». Dans ces pages où le propos est minutieux et le jugement jamais moral, on retrouve Léon la Lune, Nénette, le Chat, et même Fréhel, la célèbre chanteuse réaliste, morte dans la plus grande des déchéances. Avec naturel, Giraud s’immerge dans ce monde que le bourgeois s’applique à ne pas connaître mais que le touriste veut toujours photographier, dans sa quête obscène de pittoresque.
C’est une plongée saisissante en eau trouble où le journaliste à la fois complice et bienveillant explore les us et les coutumes de ce peuple des berges que l’on estime à environ 25000 âmes, (ce qui paraît énorme !) dans ce Paris de l’après-guerre. Pour le journaliste et l’homme qu’il est, il ne s’agit ni de sanctifier ni de diaboliser ces marginaux, juste de décrire la réalité de cette pérégrination aux confins de la misère où l’humour et la joie ne sont cependant pas absents Avec son sens aigu de l’observation, sa tendre proximité, Giraud nous dresse tout l’inventaire des us et coutumes de ces laissés pour compte, dans une langue vivante et colorée, d’une richesse et d’une poésie incroyable qui est l’argot parisien. Des quais de Seine aux Puces de Montreuil, de la place Maubert à la gare de Lyon, on suit les efforts désespérés de ces pauvres loqueteux pour se remplir le ventre et adoucir leurs peines. Certains mendient, d’autres font les poubelles ou louent leur force de travail aux Halles, toutes les combines sont bonnes pour survivre : prostitution, détrousseurs d’amoureux, voleurs de chiens... Et la nuit les retrouve dans les couloirs du métro, les tunnels désaffectés, les alvéoles des ponts, les asiles de nuit, les cafés de la rue Mouffetard où bien sûr la bibine leur tient compagnie. Mais l’intérêt de cet ouvrage c’est aussi d’évoquer un Paris en train de disparaître : bientôt la zone, (les anciennes fortifications ) sera remplacée par le périph, tandis que « le ventre de Paris », les Halles, subiront l’assaut des pelleteuses. 

Ce court récit n’est pas un roman, ni un essai sociologique, ni un recueil de poésie, ni une chronique journalistique, ni un témoignage, mais sans doute tout cela à la fois. Et dont la mission ultime est de rendre tout simplement sa vérité et sa dignité à ce peuple de l’ombre en le mettant en pleine lumière. Ce que Doisneau a fait avec la photographie, Giraud le fait avec l’écriture, une écriture empreinte d’ humanité, rendant compte de la grande misère d’un Paris qui se remet doucement des blessures de la guerre, partageant avec ses clochards, ce voyage au bout de la nuit. Soixante-dix ans après ces écrits, on ne les appelle plus comme cela. Aujourd’hui, on dit « sans-abri ». Et ils sont toujours là. 


 

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