Déjà, l'ensemble dégage un exotisme subtil. Le plus évident est intéressant et dépaysant :
- les noms et prénoms (Eunju, Jihye,Seoyeon...), parfois accolés de leur fonction dans la famille ou l'entreprise (eonni accolé au prénom pour désigner la mère par ex),
- la nourriture (kimchi, sujebi, dashimas, ...), présente dans nombre de scènes,
- les traditions festives.
Mais les nouvelles distillent au fil de la lecture un "exotisme" plus souterrain et archaïque : celui des rapports homme/femme très codifiés et inégalitaires, du poids social qui pèse sur tous, d'une manière bien plus affirmée et intégrée que dans les sociétés occidentales. Par exemple le mariage et les enfants signent l'arrêt du travail pour l'épouse (l'autrice elle-même a dû s'y plier, même si elle a détourné le diktat pour entreprendre son travail d'écriture). Sur ce sujet précis une des plus fortes nouvelles raconte l'emprise exercée sur une étudiante par un garçon plus âgé qui va conduire sa vie et ses choix, tout en la rabaissant constamment, l'amenant tranquillement à l'idée du mariage et aux renoncements qu'il va impliquer pour elle. Les personnalités du couple amplifient ici les conséquences des règles sociales communes : une jeune femme peu sûre d'elle, un jeune homme toxique. La garde des enfants semble aussi être un enjeu très fort dans les familles, surtout lorsque (et on voit quand même le progrès à l'oeuvre) certaines jeunes femmes veulent continuer de travailler. Plusieurs nouvelles montrent des grand-mères se dévouant aux petits-enfants au point de s'oublier ou au contraire refusant elles aussi la pression exercée par leurs enfants. Là aussi, c'est légèrement décalé par rapport à notre société, les enjeux sont les mêmes, mais on sent que l'exigence sociale est plus forte (enfin, je ne suis pas grand-mère, après tout, je ne sais pas...).
Au détour de pas mal de nouvelles surgit également une étrangeté inscrite dans le quotidien, tout aussi subtile, qui leur apporte une profondeur que l'écriture, assez simple et parfois même naïve (avec des points d'exclamation comme dans un journal intime d'adolescente), n'atteint pas toujours. Dans la nouvelle Miss Kim, des objets disparaissent comme par enchantement dans l'entreprise où travaille l'héroïne, qui a remplacé la mystérieuse Miss Kim, dont tout le monde parle à mots couverts... Dans une autre, un père de famille disparaît pour toujours sans explications, mais semble envoyer des signes à sa fille au fil du temps. Les personnages sont également en proie au flou des souvenirs, un thème récurrent : la perception d'un fait, le souvenir qu'ils en ont, se heurte à celui qu'en a leur entourage, éclairant parfois de formidables malentendus. Parfois c'est même leur propre perception qui varie au fil de la vie qui avance.
Comme souvent, toutes les nouvelles ne se valent pas, mais l'ensemble est d'une grande cohérence et dresse un portrait assez signifiant de la condition féminine en Corée du Sud, tout en atteignant l'universalité grâce aux sentiments et émotions éprouvés par les personnages. Je ne sais pas si Cho Nam-Joo a eu raison de commencer par la nouvelle la plus émouvante et la plus aboutie littérairement, Sous un abricotier. Toutes les autres m'ont paru un peu fades à côté. Ce portrait d'une femme de 80 ans et de ses soeurs, l'une déjà décédée, l'autre qu'elle va voir régulièrement à l'Ehpad, est poignant et lumineux. Elle rend une ultime visite à sa soeur mourante, puis se rend dans le jardin sous l'abricotier que celle-ci aimait tant :
"Un flocon de neige volette et se pose sur le bout d'une branche. Il ressemble à un pétale de fleur. Levant les yeux vers le ciel, je vois une myriade de flocons qui descendent lentement. Que nous soyons en pleine floraison ou que toutes les fleurs soient tombées, ma soeur me demandait chaque fois de revenir avant que les fleurs ne tombent.
A présent je comprends. Ma soeur Geumju, je viens enfin de comprendre. Les fleurs sont des flocons de neige et les flocons de neige sont des fleurs. L'hiver c'est le printemps et le printemps, c'est l'hiver. Ma très chère soeur."
Rien que pour faire la connaissance de Dongju, Eungju et Geumju, ouvrez Miss Kim.

Commentaires