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"Je voulais vivre" d'Adelaïde de CLERMONT-TONNERRE

Dans le Nord de la France, un soir de mars 1609, le père Lamandre, brave curé de campagne voit arriver à son presbytère une petite fille de 6 ans, le regard apeuré et les vêtements maculés de boue. Ainsi débute l’histoire de Milady, la célèbre héroïne des Trois mousquetaires d’Alexandre Dumas à qui Adélaïde de Clermont-Tonnerre redonne vie en tentant de lui offrir une réhabilitation en bonne et due forme. Certes, le procédé n’est pas nouveau : on s’empare d’un héros de fiction pour en donner une autre interprétation, construire un récit différent de la version originale, voire créer une nouvelle histoire. On songe bien sûr à Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud, à Vendredi ou les limbes du pacifique de Michel Tournier ou encore tout récemment à Percival Emerett avec son James , tiré des Aventures de Huckleberry Finn de Mark Twain.  Dans Les Trois mousquetaires Milady est la méchante de l’histoire, avec Adélaïde de Clermont-Tonnerre on accouche d’une autre vérité, l'...

"Kolkhose" d'Emmanuel CARRERE

Kolkhoze, le dernier récit d’Emmanuel Carrère, n’est pas un livre sur le système agricole de l’Union soviétique (quoique... car d’Union soviétique, Carrère en parle) mais un roman familial. Pour les enfants Carrère, faire kolkhoze, c’était dormir dans la chambre de leur mère quand leur père partait en voyage d’affaire. Évidemment l’expression venait d’elle : elle, Hélène Carrère d’Encausse, écrivaine, historienne, députée européenne, spécialiste des mondes russes de réputation internationale, académicienne couverte d’honneurs jusque dans sa mort en 2023. 

De son écriture élégante sans ostentation et avec son art consommé de la narration, Carrère dresse à la fois une ode et un requiem à cette mère, tout en retraçant leur fresque familiale. Une fresque absolument romanesque, où souffle le vent de l’Histoire. 

On l’aura compris, Carrère mêle l’universel à l’intime, et il y a matière, en effet, entre une mère célèbre, un grand-père sans doute fusillé à la Libération pour faits de collaboration, une cousine présidente de la Géorgie, des ancêtres aristocrates russes, obligés de fuir la révolution de 1917 etc. Une fresque parfois tourmentée, entre ombre et lumière, non-dits et secrets, qui embrasse quatre générations et plusieurs pays, Russie, Géorgie, France… Mais Carrère, malgré tout l’amour « contrarié » qu’il éprouve pour sa mère, n’édulcore pas grand-chose, car ce symbole de la méritocratie républicaine était une femme dure avec elle même et avec les autres, se commettant parfois dans des amitiés douteuses ou des déclarations à l’emporte-pièce. Parfois on rit, quand l’auteur déboulonne « la statue de la commandeure », qui, habituée des plateaux de la chaîne LCI, soutient jusqu’à la veille de l’invasion de l’Ukraine par Poutine « qu’il ne ferait jamais une chose aussi folle » (on connaît l’obsession anxieuse de Carrère au sujet de la guerre en Ukraine). Dans un constant aller-retour entre passé et présent, entre les souvenirs lumineux de l’enfance et l’expérience douloureuse du deuil, un fils nous parle de la mort de ses parents mais aussi de littérature, d’écriture, de géopolitique, de lui aussi en somme, ou encore d’histoire, celle avec sa grande H (Georges Perec), de la vie quoi ! Cependant, Carrère va plus loin, car en filigrane, derrière la figure de la reine mère, se dessinent deux portraits particulièrement émouvants, celui de son oncle et celui de son père, deux êtres sensibles, écrasés par l’ombre imposante de leur sœur et épouse. Les passages sur son père sont particulièrement poignants car cet homme a été toute sa vie relégué au second plan et meurt moins de quatre mois après son épouse, de chagrin sans doute, et ce n’est que justice et peut être loin d’être un hasard si le récit qui s’ouvre sur la figure de la mère, se clôt par celle du père, refermant ainsi la boucle dans une réhabilitation tout simplement déchirante. 

Un grand, un beau livre d’Emmanuel Carrère qui explore avec une tendresse lucide et un admirable sens de l’humour (l’humour, n’est-ce pas la politesse du désespoir?) des relations filiales, parfois compliquées mais jamais exemptes d’humanité. Pour cet ample récit à la fois épique et singulier, Emmanuel Carrère a reçu le prix Médicis 2025.
 

 



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