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"La méthode" de David DJAÏZ

Ce récit, absolument saisissant vient de se voir attribuer le Prix Transfuge 2026 du premier roman. Il s’inspire de faits réels et méconnus qui soulèvent de vertigineux questionnements sur la nature humaine. Sous couvert de la fiction, qui permet peut-être plus que l’essai, d’exploiter les différentes nuances de gris qui composent la réalité, nous suivons les traces de Paul Remlinger, vétérinaire-biologiste, qui a assisté de près aux exploits de Louis Pasteur, ce génie à qui il voue une admiration sans borne. Mais Remlinger, jeune homme timide et presque falot restera un personnage secondaire dans l’histoire de la Science à l’inverse de ses contemporains de l’Institut Pasteur comme Albert Calmette ou Emile Roux. Affecté à l’Institut Antirabique de Constantinople en 1901, Paul va y végéter de nombreuses années, faute de moyens humains et financiers. C’est un homme solitaire qu’une vie routinière apaise, obsédé par l’hygiène et entièrement tourné vers la vérité scientifique. Mais l’hi...

"La méthode" de David DJAÏZ

Ce récit, absolument saisissant vient de se voir attribuer le Prix Transfuge 2026 du premier roman. Il s’inspire de faits réels et méconnus qui soulèvent de vertigineux questionnements sur la nature humaine.

Sous couvert de la fiction, qui permet peut-être plus que l’essai, d’exploiter les différentes nuances de gris qui composent la réalité, nous suivons les traces de Paul Remlinger, vétérinaire-biologiste, qui a assisté de près aux exploits de Louis Pasteur, ce génie à qui il voue une admiration sans borne. Mais Remlinger, jeune homme timide et presque falot restera un personnage secondaire dans l’histoire de la Science à l’inverse de ses contemporains de l’Institut Pasteur comme Albert Calmette ou Emile Roux.

Affecté à l’Institut Antirabique de Constantinople en 1901, Paul va y végéter de nombreuses années, faute de moyens humains et financiers. C’est un homme solitaire qu’une vie routinière apaise, obsédé par l’hygiène et entièrement tourné vers la vérité scientifique. Mais l’histoire est en marche et la Turquie voit l’insurrection des Jeunes -Turcs forcer le sultan Abdülhamid II à réformer la constitution. Dès lors, trois mots : Modernité, Ordre, Progrès tel un triptyque glaçant vont guider ces révolutionnaires vers une dérive funeste qui va faire basculer le destin de Remlinger presque malgré lui. En 1910, les autorités de la ville le convoquent. Elles ont décidé de s’occuper du « problème » des chiens errants, 130 000 environ qui peuplent la ville, et que l’on accuse de tous les maux selon l’adage bien connu : qui veut noyer son chien l’accuse de la rage. On compte les déporter dans le désert syrien ! « Depuis bien trop longtemps, les autorités tolèrent une situation moyenâgeuse, indigne d’une grande ville moderne […] Ici, par complaisance ou superstition, on tolère que des hordes sauvages couchent sur les trottoirs, qu’elles souillent les places publiques de leurs déjections, qu’elles hurlent à la mort sous les fenêtres des honnêtes citoyens. […] la Turquie embrasse désormais la modernité à pleine bouche elle ne peut plus se satisfaire d’être un décor exotique pour écrivains occidentaux décadents. La Turquie nouvelle se veut à la pointe du progrès, et sa capitale ne saurait rester infestée d’animaux errants. »

Paul Remlinger n’est pas un bourreau et la perspective de cette « relocalisation » en Syrie qui n’est que la chronique d’une mort annoncée l’horrifie. De plus, il sait bien qu’il n’y a pas de cas de rage à Constantinople alors pourquoi décide-t-il de trouver une autre méthode ? En échange de subsides pour son Institut ? Parce qu’il se sent pris au piège de la politique turque ?

Le mot est lâché et Paul va s’employer par « humanité « à trouver le moyen de tuer 130 000 chiens de façon inodore et indolore au nom même de ses principes : « La bonne science est expérimentale, la vérité ne se découvre que par et dans l’empirie.  Ce n’est pas à lui scientifique de décréter ce qui est urgent et important pour la société ». Alors Paul se souvient que la SPA anglaise pratique l’euthanasie des chiens errants par gaz asphyxiants dans des lieux clos : « les animaux s’y endorment paisiblement et ne se réveillent pas. Moralement l’asphyxie par le gaz est beaucoup plus convenable que la strychnine. »

De plus, il a un ami qui travaille pour la grande entreprise allemande BASF. En ce début de 20eme siècle, c’est le triomphe de la chimie allemande : monoxyde de carbone, ammoniac chlore, gaz moutarde, acide prussique (élément principal du Zyklon B). Cette chimie qui va se mettre au service de futurs meurtres de masses !

Oui, la méthode que Paul va présenter aux autorités est la préfiguration des différents génocides à venir avec ses pendants indispensables : bureaucratie, technologie, industrialisation ; et pour rendre acceptable ce qui ne l’est pas, pour en atténuer les conséquences, on emploie des termes neutres, en somme un vocabulaire dévoyé : relocalisation, unité canine, chambre d’euthanasie… Ici, sans y prendre garde, on glisse tout doucement vers la barbarie au nom de l’hygiène et du progrès grâce à une logistique à toute épreuve, ramassage, transport, chambre à gaz, équarrissage, puis transformation de la graisse en suif, commercialisation de la fourrure, tout est pensé jusqu’à la rentabilité de l’opération. A ce point de l’histoire, une question obsédante s’impose à mon esprit : au soir de sa vie (Remlinger est mort en 1964) celui-ci a-t-il fait le rapprochement entre sa méthode et celle employée par les Nazis pour éradiquer 6 millions de Juifs ?

La méthode de ce canicide programmé ne sera pas retenue par les autorités turques qui lui préfèrent la première solution envisagée : déporter les chiens sur un l’îlot isolé d’Oxia au large de Constantinople, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les dernières pages sont absolument dantesques et c’est le cœur serré que l’on referme ce roman à la fois profond et bouleversant. Remlinger finira sa vie à Tanger, quant à Talaat Pacha, le premier ministre en charge de la sinistre besogne, il deviendra le principal ordonnateur du génocide arménien en 1915. Bien sûr, « cette pulsion d’éradication » ne se focalisera pas que sur les chiens errants de Constantinople, les Jeunes-Turcs s’attaqueront aussi évidemment à tous les indésirables qui gênent leur objectif d’assainissement des grandes villes : vagabonds, mendiants, portefaix, chômeurs…

Toute l’ambivalence de la Science est ici restituée avec justesse car Djaiz aborde le problème de la conscience morale dont celle-ci ne doit pas se départir, car tout à chacun est responsable de ses actes et apporte sa pierre à l’édifice. Expérimentation animale, politique, science, progrès, hygiénisme et surtout exploration du mal qui se niche parfois dans les meilleures intentions sont tour à tour évoqués dans ce roman qui mérite largement le détour.

Avec subtilité, l’auteur évoque aussi la figure double de Remlinger, animé par sa foi inébranlable envers la science, mais dont la lâcheté et l’inertie ont perverti pour toujours son idéal. Ce scientifique ne se voit pas comme un homme cruel, il cherche juste à trouver une réponse rationnelle à un problème posé, sans comprendre qu’il participe à un massacre organisé, une extermination programmée. Le pourquoi n’entre jamais dans son schéma de pensée et c’est sans doute cela qui est au cœur de ce roman terrifiant.

Aujourd’hui encore en Turquie (loi de 2024 sur l’euthanasie des chiens errants), en Chine (pour les Jeux Olympiques de 2008), au Maroc (pour la Coupe d’Afrique des nations de 2025), des milliers de chiens errants sont massacrés au nom du progrès et de l’hygiène.

« Les bêtes ne savent pas ce que les hommes s’apprêtent à leur faire ; nous ici, nous le savons. »

 Stock, août 2026, 264 pages 



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