Anne Godard à la Grande Librairie, hésitante, cherchant toujours le mot et la formulation justes, m'a donné envie de lire ce roman que j'avais déjà repéré dans les parutions de la rentrée littéraire 2026. La fulgurance de la remarque (admirative) d'Amélie Nothomb, présente sur le plateau ("Je ne me suis pas rendue compte du moment où vous passez du On au Je") souligne l'articulation profonde entre la technique narrative, donc la forme, avec le fond.
Et en effet, tout au long du roman qui est le portrait d'une famille tentaculaire, le "On" prend des identités multiples : parfois exact grammaticalement puisque s'appliquant à un groupe, parfois attribué à l'une ou l'autre des individualités qui forment ce groupe, désignant enfin la narratrice et elle uniquement, le tout avec une fluidité remarquable. Et cela sert complètement le propos de l'auteure, pour évoquer une famille-monde, amas d'éléments en vase clos partageant les mêmes prénoms, les mêmes caractéristiques physiques, frères, soeurs, cousins, oncles et tantes, parents, grand parents... Ils vivent tous ensemble dans les appartements d'un bel immeuble haussmannien avec cour intérieure, où chacun a vue sur les autres, dans le meilleur quartier de Paris, et passent l'été dans la grande maison familiale face au Mont Blanc. Ils partagent tous les codes des bien-nés culturellement, ils sont l'élite de la nation, sûrs de leur fait.
Alors d'où vient ce malaise vécu par la narratrice, instillé petit à petit dans le récit, qui lui fera couper les ponts avec sa famille dès l'âge adulte ? Que devra-t-elle déployer pour faire la lumière et mettre des mots (crus, dérangeants à la fin du roman) sur un traumatisme oublié, alors même que le suicide atroce de l'un des leurs, à l'époque, n'avait pas réussi à le faire ? Cette violence qui ne dit pas son nom est-elle systémique, inhérente à cette famille car provoquée par son mode de fonctionnement ?
Un roman très fort, formellement très abouti. Mention spéciale à la couverture plus que signifiante : le hamac qui enserre la petite fille aux yeux clairs (Anne Godard elle-même) est à la fois un cocon et un carcan...
Actes sud, août 2026, 240 pages
" On porte le prénom d'une tante, la fille d'une cousine a le nôtre, notre soeur a le prénom d'une grand-mère et d'une arrière-grand-mère, c'est aussi notre deuxième prénom, au masculin il a été donné au fils d'un cousin. [...] On se répète, on se suit, on se redouble, on se recouvre, on se dépasse, on se rattrape, on se confond dans la meute, indistincts, mélangés, toutes générations les unes sur les autres. On met des années à comprendre notre arbre généalogique, les mariages, les veuvages, les remariages, les branches nues, celles croulant sous les fruits, les décalages qui font que celui qu'on appelle notre oncle est en réalité un cousin en remontant du côté de notre grand-mère [...]. On a beau nous dire que ce n'est pas si compliqué, on a du mal à se repérer, à comprendre, à compter. On est combien, alors, de ce côté, combien de la même branche, sans parler des alliances. Et on est qui, par rapport à lui, à elle, on est où dans la descendance ?"

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