Un long panoramique sur une étendue désertique balayée par les vents, puis soudain, traversant le champ de la caméra, comme un coup de poing, une horde de chiens errants provoque un accident de voiture. Dès la séquence d’ouverture, proprement hallucinatoire, le ton est donné.
Lang, la trentaine, sort de prison (on ne saura ce qu’il a fait, que plus tard dans le film) et retourne à Chixia, sa ville natale, aux portes du désert de Gobi. Il est bientôt recruté afin de capturer les chiens errants qui parcourent la ville. Il faut faire place nette afin d’attirer de nouveaux investisseurs. Mais Lang, héros quasi mutique et entêté va se prendre d’affection pour l’un d’entre eux, un lévrier noir, qu’on accuse d’avoir la rage.
Avec Black dog, Guan Hu réalise un film d’une incomparable beauté formelle qui navigue sans cesse entre différents genres. Est-ce qu’on regarde un western contemporain, une fable politique et sociale, un thriller crépusculaire, une chronique post-apocalyptique, une farce burlesque à la Buster Keaton ? Et bien, il y a un peu de tout cela dans ce film atypique, un mélange détonnant qui n’alourdit pas l’histoire mais l’enrichit bien au contraire.
Car Lang redécouvre l’endroit où il a grandi et ce n’est pas beau à voir : une ville fantôme, comme dans un bon vieux western spaghetti, où tout se meurt, son vieux père y compris, commerces fermés, immeubles décrépits, zoo déserté, théâtre abandonné montrent une ville en déclin, dans une province chinoise reculée où les habitants, comme les chiens sont devenus des laissés pour compte de la modernité en marche : on va bientôt célébrer les Jeux olympiques de Pékin dont on leur rebat les oreilles par affiches collées partout dans la ville. A intervalles réguliers, on entend par haut- parleurs des avis à la population qui résonnent étrangement, comme au temps de la Révolution culturelle, créant un climat anxiogène, symbole de la brutalité du Système.
On pourrait croire le film austère, mais l’improbable amitié qui se noue entre l’homme et le chien nous émeut au plus profond. Deux âmes cabossées par la vie se rencontrent, s’apprivoisent, se reconnaissent au-delà de certains archétypes. Deux parias que le passé risque fort de rattraper.
Un film étrange, parfois lent, parfois traversé d’éclairs de violence et de poésie brute, avec, en son centre, une histoire d’amitié et de rédemption. En 2024, Black Dog a reçu un prix au Festival de Cannes qui lui va comme un gant, dans la catégorie Un certain regard. Oui, ce film pose un certain regard sur les liens qui peuvent se tisser entre humains et animaux, sur le monde, sur une partie de la Chine prise en étau, entre tradition et modernité, sur la possibilité de renaître, de payer sa dette, d’aller vers l’autre.
Une découverte, un coup au cœur, le cinéma comme on l’aime, loin des sentiers battus, un choc visuel qui vous happe et vous emporte.

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