Sous couvert d'enquête policière, le propos est ici et comme souvent avec JC, essentiellement politique. L'auteur campe l'action principale au moment de la mort d'Elisabeth II et du "règne" éphémère (quelques semaines) de la Première Ministre Liz Truss à la suite de Boris Johnson, sur fond de Brexit et de Covid finissant. Il dénonce les desseins plus ou moins cachés du Parti conservateur et ses attaques contre des "trésors nationaux" comme le National Health Service (la Sécu anglaise)... Intéressant. Mais pour moi tout cela manque de matière romanesque, malgré (ou à cause de ?) la multiplicité des personnages et l'abondance des rebondissements. Bref, Les preuves de mon innocence n'est pas aux années 2020 ce que Testament à l'anglaise est aux années Thatcher. D'ailleurs il ne peut s'empêcher de faire un flashback dans les années 80 dans une des briques. Par ailleurs il se disperse un peu, par le truchement de Phyl et Rashida, dans des digressions anti-patriarcat plutôt balourdes, comme s'il voulait "être dans le coup", on ne sait pas trop. La fin, en forme de twists successifs, bien qu'assez réjouissante, laisse, comme l'ensemble, une impression de trop-plein. S'y trouvent toutefois des développements géniaux sur l'opposition roman / vérité, et là JC reprend la main, pas dupe lui-même de son dispositif narratif.
Sur trois points le roman m'a toutefois beaucoup parlé :
- La dernière brique narrative est une autofiction de Phyl et Rashida. Comme moi, elles regardent la série Friends quand elles n'ont pas le moral, ont vu les épisodes 10 fois et les connaissent par coeur, et une des raisons en serait, selon Christopher qui la regarde avec sa fille :
"En dehors de Phoebe qui n'avait que quatorze ans quand elle a perdu sa mère - donc longtemps avant le début du feuilleton - aucun des personnages de Friends n'a à affronter la mort d'un parent. Voilà encore une raison qui explique pourquoi les jeunes et les ados aiment la série, je crois. Elle n'aborde jamais ces crises majeures et ces traumatismes d'adultes qui nous guettent tous, et qu'on n'a aucun moyen d'éviter"
- Car le roman parle aussi du deuil, et particulièrement du deuil des parents, avec subtilité et profondeur comme dans cet extrait du livre Mon innocence (autre brique, absolument centrale dans l'intrigue) écrit par le protagoniste Peter Cockerill, qui y évoque la vie et la mort de sa mère et termine ainsi :
"Elle n'est plus, et rien ne saurait la ramener. Ecrire n'a été qu'une impasse supplémentaire : les mots ne m'apportent aucun réconfort, ma voix résonne dans le vide. Après ceci, je n'ai plus rien à écrire. La littérature, c'est fini. Mais sans littérature, est-il possible de vivre "?
- Et enfin, quand Jonathan Coe énonce brillamment la polarisation à l'oeuvre dans nos sociétés, les réalités parallèles qui désormais ont remplacé le consensus collectif, je ne peux que l'applaudir, avec tristesse.
Malgré quelques réserves, donc, je n'ai quand même pas boudé mon plaisir, c'est vif, drôle comme toujours, mais je l'ai davantage lu comme un rappel vulgarisateur et engagé de l'Histoire récente du Royaume-Uni, doublé d'une réflexion intéressante sur la littérature, que comme un roman captivant.

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