Hasard du calendrier ou concomitance du festival de Cannes, j'ai rattrapé en deux jours à la télévision deux films primés en 2023 (oui j'ai honte) : La zone d'intérêt de Jonathan Glazer (Grand Prix) et Anatomie d'une chute de Justine Triet (Palme d'or). Deux films d'une rugosité certaine, et pour l'exprimer, une actrice "inconfortable" et charismatique, Sandra Hüller : un jeu entre dépouillement et intensité, un physique intrigant, presque dérangeant, cette actrice de théâtre crève l'écran dans les deux films, tout en étant hors champ de la séduction.
Voir ces deux films l'un après l'autre en quelques heures est une expérience intéressante. Tous les deux commencent par des scènes du quotidien, vides d'action : un retour de baignade pour une grande famille, un garçon qui promène son chien dans la neige, et bien sûr, au fur et à mesure du visionnage, ces scènes, un peu trop longues pour être neutres, se remplissent rétrospectivement de sens. On a beaucoup glosé sur le hors champ mis en place par Jonathan Glazer, l'horreur du camp passant quasi uniquement par les bruits entendus : ils ne peuvent être ignorés par la famille et pourtant ils le sont, complètement pour l'épouse qu'incarne Sandra Hüller, un peu moins pour le plus jeune des fils ou sa mère... Hedwig est dans son truc, et son truc c'est élever ses enfants, accompagner l'ambition de son mari, mener la vie qu'elle a toujours voulu, "no matter what". Elle tient à cette maison, à ce jardin qu'elle entretient avec passion. Il faut à une actrice beaucoup d'abnégation pour incarner une femme de cette nature, minérale et ordinaire, incarnant la monstruosité d'une autre manière que son mari, se réduisant par choix à cet enclos qu'elle décrit comme "paradisiaque", malgré les toits des baraquements qui dépassent, les cris, les détonations, les fumées des cheminées. Les scènes où son mari, commandant du camp, travaille à augmenter la cadence des exterminations, sont glaçantes mais déjà vues. Le pas de côté que le réalisateur fait pour évoquer la grande Histoire par le truchement de cette épouse modèle qui souscrit sans le moindre aveuglement au pire, parce qu'ainsi elle a la vie qu'elle veut, est magistral et doit beaucoup à Sandra Hüller, qui nous laisse dans l'incompréhension totale.
Le personnage qu'elle incarne dans Anatomie d'une chute est également peu "lisible", mais pour d'autres raisons. Elle est plus profonde, complexe, d'une séduction réelle bien que peu conventionnelle. Son visage reflète ses émotions, et aussi sa frustration, car l'obstacle de la langue l'empêche d'exprimer les nuances et donc de se faire comprendre, dans son quotidien comme lors du procès. Personne ne parle la même langue, c'est même une cause de dispute dans son couple, car maîtriser l'expression est une forme de pouvoir. et c'est un des aspects très signifiant de l'intrigue. A-t-elle tué son mari ? Là n'est pas vraiment l'essentiel je pense.
Dans ce film plus collectif, toute la distribution est exemplaire. Sandra Hüller partage le "crevage" d'écran (pardon) avec l'adolescent qui incarne son fils. Il est bouleversant dans l'ultime scène de procès, avec ses grands yeux liquides. Même le chien, si important, est parfait...


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