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"Sidérations" de Richard POWERS

S’il y a une chose qui m’agace, c’est bien qu’on dise d’un livre, ou d’une Ă©criture, qu’ils sont « poĂ©tiques ». Qu’est ce que cela peut bien vouloir dire ? Cela me paraĂ®t une formule tellement creuse… Mais voilĂ  que SidĂ©rations  m’a fourni une rĂ©ponse : c’est quand le livre en question vous fait voir ce qui vous entoure d’une autre façon, vous montre la grandeur insondable d’un environnement, d’une relation…. J’ose le dire, SidĂ©rations  offre des moments de pure poĂ©sie en dĂ©pit des sujets difficiles qu’il aborde : la souffrance d’un enfant, orphelin de mère, incapable de gĂ©rer ses Ă©motions et, en parallèle la destruction d’un monde - le nĂ´tre. Robin, enfant tout Ă  fait atypique, est le fils d’un astrobiologiste (oui oui, ça existe, ça aussi je l’ai dĂ©couvert), et d’une jeune femme qui a consacrĂ© sa vie Ă  combattre la souffrance animale et la disparition des espèces. Robin est d’une intelligence et surtout d’une sensibilitĂ© prodigieuses, et il a entre...

"Un air de famille" d'Alessandro PIPERNO

Comment ai-je pu, durant toutes ces annĂ©es, passer Ă  cĂ´tĂ© d’Alessandro Piperno ? Bien sĂ»r, je connaissais son nom, mais de lui je n’avais jamais rien lu, alors je pense que bien m’en a pris tant j’ai aimĂ© son dernier roman, Un air de famille. Une vĂ©ritable dĂ©couverte !

Au moment mĂŞme oĂą il connaĂ®t une baisse de rĂ©gime, Alessandro Sacerdoti, par ailleurs Ă©crivain reconnu et universitaire Ă©mĂ©rite, ne sait pas qu’il creuse sa propre tombe, en citant, pendant un cours magistral, des propos de Gustave Flaubert, horriblement sexistes. La fronde menĂ©e par une virago fĂ©ministe dont l’auteur dresse un portrait absolument dĂ©sopilant va provoquer sa longue descente aux enfers. Dans la première partie de son rĂ©cit, Piperno autopsie la dĂ©confiture morale de son personnage principal clouĂ© au pilori qui oscille entre autoflagellation et auto-apitoiement après avoir subi le lynchage des rĂ©seaux sociaux, le tout dĂ©crit dans un esprit de dĂ©rision cruel et mordant. RayĂ© de la carte, le professeur, misanthrope invĂ©tĂ©rĂ© n’aura d’autre choix que l’introspection, repliĂ© dans son appartement romain ; son bannissement de l’universitĂ©, sa perte de goĂ»t pour l’Ă©criture vont l’entraĂ®ner vers un retour en arrière, prĂ©texte Ă  faire le point sur son passĂ©.

En revanche, comme s’il avait pitiĂ© de son personnage, dans une deuxième partie un peu diffĂ©rente de la première, Piperno dĂ©cide de lui donner une nouvelle chance, lui qui en a tant besoin. Mais Sacerdoti saura-t-il saisir la main tendue par le destin ?

Car ce destin farceur le met en prĂ©sence d’un petit-neveu qu’il ne connaĂ®t pas, subitement devenu orphelin et dont il va falloir s’occuper. Cette situation n’Ă©tant pas sans rappeler le scĂ©nario d’un autre roman de Piperno, La Faute, dans lequel Sacerdoti est adoptĂ© par un oncle Ă©loignĂ©, renvoyant Ă  un jeu de miroir inversĂ© des plus subtils.
Ces deux ĂŞtres, brisĂ©s par la vie, pourront-ils faire route ensemble ? C’est tout l’enjeu de cette deuxième partie, moins acerbe et plus mĂ©lancolique que la première, car ici la rĂ©flexion se dĂ©place vers une sphère plus intime encore : le rĂ©cit, en effet se dĂ©ploie vers d’autres problĂ©matiques. Peut-on faire office de figure paternelle quand on n’a jamais dĂ©sirĂ© d’enfant ? Comment aider un enfant perdu lorsqu’on l’est soi-mĂŞme ? Que peut-on transmettre ? Qu'ont-ils en commun, cet homme d’âge mĂ»r et cet enfant, uniquement liĂ©s par un lointain lien du sang ?
Évidemment, le challenge va être considérable pour cet homme qui tente de se reconstruire et dont la propre histoire familiale est aussi très complexe.

J’ai adorĂ© ce roman et j’ai aimĂ© le personnage d’Alessandro Sacerdoti, malgrĂ© ses contradictions d’homme brillant mais parfois vaincu par ses faiblesses, sa lâchetĂ© et ses atermoiements.
J’ai trouvĂ© rĂ©jouissante la satire de la bourgeoisie intellectuelle et des diktats des rĂ©seaux sociaux avec leur mĂ©diocritĂ© crasse, j’ai ri quand le jusqu’au-boutisme fĂ©ministe vire Ă  la farce grotesque, j’ai apprĂ©ciĂ© son questionnement sur la judĂ©itĂ© (rien d’Ă©tonnant Ă  ce que l’on surnomme Piperno le Philip Roth italien), je me suis reconnue dans l’angoisse du temps qui passe avec la question de la vieillesse et du deuil et j’ai Ă©tĂ© bouleversĂ©e par sa rencontre avec le petit orphelin qui dĂ©boule dans sa vie. Piperno dissèque Ă  merveille les sentiments et les rapports humains dans une alternance de drĂ´lerie et de gravitĂ©. Un roman qui se termine par une fin ouverte teintĂ©e d’une certaine tristesse, induite par les occasions manquĂ©es qui jalonnent le parcours d’Alessandro Sacerdoti.

En somme, un roman irrĂ©sistible, une tragi-comĂ©die qui m’a donnĂ©e envie bien sĂ»r de continuer Ă  lire cet auteur italien de premier plan. Une Ă©criture brillante et enlevĂ©e, des dialogues incisifs, une Ă©rudition toute en retenue, une ironie piquante, un sens de l’observation aiguisĂ©, des personnages secondaires bien troussĂ©s comme l’inĂ©narrable amie avocate, tout cela a provoquĂ© chez moi une joie considĂ©rable et une lecture jubilatoire.

Liana Lévi, 448 pages, avril 2025

  


 

Commentaires

Ingannmic, a dit…
Un sujet très intéressant, mais ce roman a l'air de beaucoup ressembler au Voyant d'Etampes, d'Abel Quentin, que j'ai adoré...
Kesketalu a dit…
Merci pour la suggestion, je vois que ce roman a reçu le Prix de Flore en 2021.