Comment ai-je pu, durant toutes ces années, passer à côté d’Alessandro Piperno ? Bien sûr, je connaissais son nom, mais de lui je n’avais jamais rien lu, alors je pense que bien m’en a pris tant j’ai aimé son dernier roman, Un air de famille. Une véritable découverte !
Au moment même où il connaît une baisse de régime, Alessandro Sacerdoti, par ailleurs écrivain reconnu et universitaire émérite, ne sait pas qu’il creuse sa propre tombe, en citant, pendant un cours magistral, des propos de Gustave Flaubert, horriblement sexistes. La fronde menée par une virago féministe dont l’auteur dresse un portrait absolument désopilant va provoquer sa longue descente aux enfers. Dans la première partie de son récit, Piperno autopsie la déconfiture morale de son personnage principal cloué au pilori qui oscille entre autoflagellation et auto-apitoiement après avoir subi le lynchage des réseaux sociaux, le tout décrit dans un esprit de dérision cruel et mordant. Rayé de la carte, le professeur, misanthrope invétéré n’aura d’autre choix que l’introspection, replié dans son appartement romain ; son bannissement de l’université, sa perte de goût pour l’écriture vont l’entraîner vers un retour en arrière, prétexte à faire le point sur son passé.
En revanche, comme s’il avait pitié de son personnage, dans une deuxième partie un peu différente de la première, Piperno décide de lui donner une nouvelle chance, lui qui en a tant besoin. Mais Sacerdoti saura-t-il saisir la main tendue par le destin ?
Car ce destin farceur le met en
présence d’un petit-neveu qu’il ne connaît pas, subitement
devenu orphelin et dont il va falloir s’occuper. Cette situation
n’étant pas sans rappeler le scénario d’un autre roman de
Piperno, La Faute, dans lequel Sacerdoti est adopté par un
oncle éloigné, renvoyant à un jeu de miroir inversé des plus
subtils.
Ces deux êtres, brisés par la
vie, pourront-ils faire route ensemble ? C’est tout l’enjeu
de cette deuxième partie, moins acerbe et plus mélancolique que la
première, car ici la réflexion se déplace vers une sphère plus
intime encore : le récit, en effet se déploie vers d’autres
problématiques. Peut-on faire office de figure paternelle quand on
n’a jamais désiré d’enfant ? Comment aider un enfant perdu
lorsqu’on l’est soi-même ? Que peut-on transmettre ? Qu'ont-ils
en commun, cet homme d’âge mûr et cet enfant, uniquement liés
par un lointain lien du sang ?
Évidemment, le challenge va être
considérable pour cet homme qui tente de se reconstruire et dont la
propre histoire familiale est aussi très complexe.
J’ai adoré ce roman et j’ai
aimé le personnage d’Alessandro Sacerdoti, malgré ses
contradictions d’homme brillant mais parfois vaincu par ses
faiblesses, sa lâcheté et ses atermoiements.
J’ai trouvé réjouissante la
satire de la bourgeoisie intellectuelle et des diktats des réseaux
sociaux avec leur médiocrité crasse, j’ai ri quand le
jusqu’au-boutisme féministe vire à la farce grotesque, j’ai
apprécié son questionnement sur la judéité (rien d’étonnant à
ce que l’on surnomme Piperno le Philip Roth italien), je me suis
reconnue dans l’angoisse du temps qui passe avec la question de la
vieillesse et du deuil et j’ai été bouleversée par sa rencontre
avec le petit orphelin qui déboule dans sa vie. Piperno dissèque à
merveille les sentiments et les rapports humains dans une alternance
de drôlerie et de gravité. Un roman qui se termine par une fin
ouverte teintée d’une certaine tristesse, induite par les
occasions manquées qui jalonnent le parcours d’Alessandro
Sacerdoti.
En somme, un roman irrésistible, une tragi-comédie qui m’a donnée envie bien sûr de continuer à lire cet auteur italien de premier plan. Une écriture brillante et enlevée, des dialogues incisifs, une érudition toute en retenue, une ironie piquante, un sens de l’observation aiguisé, des personnages secondaires bien troussés comme l’inénarrable amie avocate, tout cela a provoqué chez moi une joie considérable et une lecture jubilatoire.
Liana Lévi, 448 pages, avril 2025

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