Tout
avait pourtant si bien commencé pour Jean Luchaire et sa fille
Corinne.
Lui,
était un patron de presse, humaniste, pacifiste convaincu, homme de
gauche, soutien de Léon Blum dès 1932 qui ne ménageait ni son
temps ni son argent pour favoriser la réconciliation
franco-allemande après la grande boucherie de 14-18, avec son
pendant allemand Otto Abetz, l’un de ses plus proches amis.
Elle,
elle était devenue à 17 ans, une étoile montante du cinéma
français de l’avant-guerre au jeu troublant et moderne, jeune
actrice d’une grande beauté, libre et rebelle évoquée dans
Livret de famille de Patick Modiano avec une certaine justesse.
Mais la Seconde guerre mondiale va les percuter de plein fouet. On le sait les grands drames de l’Histoire sont des révélateurs d’âmes qui parfois vous font glisser vers le pire. Comment un homme « intelligent généreux et idéaliste » se transforme-t-il en salaud ? Comment devient-on collabo ? Et comment l’attachement d’une fille envers son père va la conduire à l’égarement ? C’est à ces questions et bien d’autres que tente de répondre Giannoli dans cette fresque historique toute autant tragique qu’éblouissante, véritable exemple de virtuosité aux décors et costumes somptueux qui observe à la loupe ce petit monde des collabos et ses différentes strates : c’est ainsi que l’on retrouve les collabos intellectuels idéologues et férocement antisémites comme Céline, Rebatet ou Brasillach, les collabos par opportunisme, ces affairistes cupides du marché noir, les idéalistes qui se fourvoient ou encore les sadiques comme les comtesses de la Gestapo, espionnes, dénonçant des familles juives, voire même tortionnaires à la Carlingue, siège de la Gestapo française. Tous montés dans le même train de la honte.
Dans ce film en flash-back raconté par Corinne Luchaire après la guerre, d’une voix atone, entrecoupé surtout dans sa première partie d’images d’archives, de l’avant-guerre à la débâcle de Sigmarigen, on ne voit rien du Paris de l’époque en un parti pris audacieux : pas de longues files d’attente pour se nourrir à l’aide de tickets de rationnement, pas de Juifs portant l’étoile jaune rasant les murs, pas de rues obscures et désertées après le couvre-feu, pas de chape de plomb minant la population, non rien que des agapes, des cocktails, des restaurants, des cabarets, lieux de fête où l’on piétine ses idéaux en dansant au son du jazz pourtant considéré comme musique dégénérée, où on se vautre sans vergogne dans des orgies frénétiques de sexe, de drogue, où le champagne coule à flot et où on se baffre de caviar, mangé à la petite cuillère, sans se soucier de ses congénères ni des lendemains qui vont pourtant déchanter, ces scènes n’étant pas sans rappeler d’ailleurs celles du film Babylone de Damien Chazelle sur la naissance du cinéma parlant.
Quelques contrepoints moraux pourtant essaient de sauver Jean Luchaire, comme la terrible lettre que son père fait paraître dans Le Figaro, dans laquelle il met son fils en garde, véritable vigie dans la tempête ou ce journaliste qui quitte le journal les Nouveaux temps, créé par Luchaire en 1941 et financé par les Allemands, pour entrer dans la Résistance. Rien n’y fait. L’aveuglement, une certaine mollesse morale, le goût de la vie facile, le laissez-faire et le laissez-dire vont entraîner Luchaire dans un engrenage fatal de compromissions et une faillite morale irréparable.
Bien sûr, à la grande Histoire se mêle la petite et Giannoli n’hésite pas à parler d’amour dans ce film pourtant éprouvant par certains côtés : et l’évocation de l’amour qui unit cette fille à son père, couple quasi fusionnel d’où la mère est largement absente reste malgré tout terriblement émouvant.
Et que dire de l’amitié avec Otto Abetz, à l’origine social-démocrate mais bientôt affilié à la SS, ambassadeur du IIIème Reich en France, une amitié de dupe toute en ambiguïté, car cet homme dérive lui aussi, devenu pilleur de bien juifs, artisan de la déportation de ces mêmes Juifs et qui causera la perte de Jean Luchaire.
Et que dire aussi de la tuberculose dont souffrent les Luchaire père et fille, si ce n’est qu’elle est une métaphore de cette maladie plus universelle qu’est la guerre, chacun expectorant dans des crachats sanguinolents toute l’horreur de leur condition et de leur forfaiture. Là encore, le cinéaste innove en rendant compte d’une maladie peu exploitée au cinéma avec un souci du réalisme assez cru.
Et puis à la fin, quand le fracas de la guerre puis de la justice parfois expéditive de l’épuration se sont tus, il ne reste que le cinéma. Lorsque l’ancien mentor de Corinne Luchaire, Léonide Moguy, cinéaste juif ukrainien dont certains membres de sa famille ont été exterminés, revient la voir en 1948, s’engage entre eux deux, un court dialogue déchirant qui pointe toute la responsabilité morale des êtres face à leur destin et à l’Histoire et qui se termine par une déclaration d’amour au cinéma.
Une part de notre histoire, une des plus sombres sans doute avec le colonialisme est mise en lumière de façon magistrale dans ce film ambitieux, dense et riche, glaçant qui fait écho à bien des égards à notre histoire contemporaine et porté par un casting époustouflant.
Ni manichéen ni complaisant avec ses personnages principaux, Giannoli explore ici les failles humaines faisant sienne la phrase de Victor Hugo, extraite d’un poème du recueil Les rayons et les ombres : « Tout homme sur la terre a deux faces, le bien et le mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. »

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