Le Prix du Livre Inter 2025 la rappelle à moi, avec ce roman familial, qui semble largement inspiré de sa propre vie. Il fait partie de ces livres qui résonnent tout de suite en vous, en tout cas en moi ! Pas seulement parce qu'une bonne partie de l'histoire se passe au Havre au début des années 80, que la narratrice est lycéenne et a à peu près mon âge. Au-delà de l'écho personnel qu'il me procure, l'évocation de Jacques, le beau-père de la narratrice Anna et sa soeur Irène, le perdant magnifique du titre, est forte, épousant toutes les nuances du sentiment qu'il provoque chez les deux jeunes filles : agacement (il est maniaque, rigide, et égoïste), honte (un peu mythomane, il a des comportements lunatiques - est-il fou, se demandent-elles souvent ?-), mais aussi envie d'être "vues" par lui, attachement, car elles ont compris combien cet homme à part les aime et contribue à les construire, à sa manière. Leur père ne semble d'ailleurs pas forcément leur avoir laissé une empreinte aussi forte. Cet extrait montre bien ce lien particulier qui les unit.
"C'était d'abord nous, ma mère, Irène et moi, qui le subjuguions. Il avait beau nous contraindre, nous imposer autant de règles que dans un internat, il avait beau exercer sur nous sa tyrannie [...], il avait beau parfois dévaster notre temps libre, transformer notre déjeuner en séance de torture à cause d'une fourchette mal tenue, c'était pourtant nous qui régnions en maîtres. Parce qu'il avait pour nous une admiration éperdue. Il nous suffisait, à Irène et moi, de monter sur une chaise et d'imiter France Gall ou Mick Jagger, ou bien de brandir un sabre imaginaire, en disant comme Gérard Philippe "Montez donc que je vous taquine la rate", il nous suffisait d'être nous-mêmes, pour le déborder et prendre le pouvoir."
Le personnage de la mère apparaît peu à peu, en creux, car bien sûr on n'a jamais vraiment son point de vue. Le manque d'argent mine le couple, qui vit entre Abidjan, où le très dépensier Jacques est censé être un homme d'affaires, et Le Havre, sa ville de naissance, choisie pour être le port d'attache de la famille. La scène (très réussie) où il achète compulsivement une grande quantité de meubles et les fait livrer le soir de Noël est le point de bascule, la rupture de l'équilibre précaire maintenu jusque là. Homme à la fois fantasque et autoritaire, il va entraîner la famille entière à la "faillite" dans tous les sens du terme...Comme dans nombre de foyers, surtout à cette époque, beaucoup de choses sont tues et le lecteur n'en saura pas plus puisque tout est vu à hauteur des ados, et, on le sait, tous les parents gardent leur part de mystère. Jacques plus que d'autres, résiste à l'analyse et c'est en cela que le livre est particulièrement intéressant je trouve. Les deux soeurs reviennent dans cet extrait sur le divorce de leurs parents quand elles étaient plus jeunes :
"Toi et moi, on n'avait pas le choix. C'était comme ça, un point c'est tout. La réalité, on l'avale et on la digère. Comme un bébé dans sa chaise haute avale l'une après l'autre les cuillerées de formage blanc qu'on lui présente. On est tellement occupé à avaler qu'on n'a pas le temps d'avoir une opinion."
Vous l'avez compris, j'ai vraiment beaucoup aimé ce très court roman et son écriture simple mais très précise, voire incisive, ne surjouant pas l'émotion mais ne l'évitant pas non plus. On est au plus près des pensées de cette adolescente et de ses sentiments ambivalents, teintés de culpabilité, envers un homme dont on peut percevoir la toxicité et la mythomanie, sans qu'il se résume à cela.
Un roman qui évoque aussi, sans en avoir l'air, la vie d'alors, quand on entendait "le bruit du saphir qui bute sur le dernier sillon du disque"...

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