24 janvier 2016

"Revival" de Stephen KING

J'ai recommencé à lire Stephen King, après une longue parenthèse (20 ans quand même...), et c'était avec le foisonnant Dôme. Si Doctor Sleep m'est tombé des mains, j'ai dévoré 22/11/63 et le tout dernier, Revival.
La première partie du roman, celle de l'enfance du héros, Jamie, raconte sa rencontre avec le Pasteur Charles Jacobs, venu officier à Harlow, dans le Maine. C'est la partie la plus réussie, presque un roman dans le roman, écrite du point de vue de l'enfant de 7 ans, le style est donc dépourvu des quelques facilités  et commentaires qui encombrent parfois l'écriture de King. L'évocation de la famille de Jamie, de la vie des années 60 est tendre et drôle. Le pasteur partage avec Jamie sa passion pour l'électricité, et guérit son frère Connie, devenu muet suite à un accident, grâce à un procédé secret... Cette partie se clôt par le départ fracassant du pasteur, qui quitte la petite communauté sur ce que Jamie nomme le "Terrible Sermon", après une épouvantable tragédie.
Devenu guitariste de rock, Jamie sombre dans des addictions diverses et va croiser plusieurs fois la route de Charles Jacobs : d'abord en bateleur de foire avec un numéro spectaculaire utilisant l'électricité, puis en prédicateur, guérissant les malades à la chaîne lors de happenings saisissants. De plus en plus cynique, mais de plus en plus "efficace" dans son art secret, Charles Jacobs va entraîner (enchaîner) petit à petit Jamie dans son sillage, jusqu'à l'expérience ultime, mettant en œuvre une puissance électrique inconnue et sans limites.
Destin / hasard, mystère / réalité, religion / science, tous les thèmes d'un King grand cru sont réunis, avec toujours des personnages forts, attachants ou effrayants, et une réflexion sur la mort de plus en plus présente au fil de ses romans successifs. Pouvoir guérir les horreurs qu'inflige aux hommes la vie (maladies, handicaps, deuils), changer radicalement et artificiellement le cours d'une existence, fût-ce pour la prolonger, est-ce un bien ? Mais délivrer un message n'a jamais empêché Stephen King d'être (avant tout) un formidable raconteur, assouvissant notre soif d'imaginaire et de fiction.
IsaH

08 novembre 2015

"Funny Girl" de Nick HORNBY

Le roman s'ouvre sur une hilarante scène de concours de beauté à Blackpool, Angleterre, au début des années 60. Barbara est très jolie et bien partie pour gagner, mais elle a autre chose en tête : partir pour Londres et tenter sa chance comme actrice de comédie. Car Barbara a beaucoup d'esprit et de répartie. C'est une "funny girl" ! Elle plante là sa tiare de reine et son vieux père, et se retrouve vendeuse de grand magasin dans le Swinging London. Courant les castings, elle a la chance et le talent de se faire remarquer par deux auteurs et un producteur pour être l'héroïne d'une sitcom de la BBC. Et sa vie démarre...
Ce roman très léger et désinvolte, à l'ironie so british, est avant tout une réflexion sur l'art du divertissement. Est-il noble ou mineur ? Cette question est incarnée par les deux auteurs de la sitcom, l'un Tony, passionné par ce registre, l'autre, Bill de plus en plus travaillé par le souhait de "faire une œuvre". Barbara, elle, ne se pose pas ces questions : faire oublier sa beauté pour faire rire, c'est son challenge et elle devient la vedette qu'elle mérite d'être. En toile de fond, N. Hornby interroge également le couple amoureux (sont-ce les goûts communs ou la sexualité qui soude un couple ?), le couple de travail (Bill et Tony tellement en phase, puis malheureux quand leurs ambitions divergent). Ces deux personnages nous rappellent également que dans ces années-là, l'homosexualité en Angleterre était passible de prison : Bill finira par assumer son homosexualité, Tony la niera jusqu'à l'asexualité. Très drôle, ce roman se lit d'une traite comme tous les romans de Nick Hornby, l'auteur de l'inoubliable Haute Fidélité.
IsaH

22 juin 2014

"Le Retour" de Dulce Maria CARDOSO

C’est en Angola en 1975 que débute le roman. La décolonisation est entamée après la chute du régime de Salazar, et la guerre civile commence. Pour les portugais, c’est la débâcle. C’est ainsi que la famille de Rui, adolescent de 14 ans doit quitter le pays de l’enfance pour rejoindre la métropole. Le père ne les accompagne pas, il a été fait prisonnier par les combattants. Logés pour une période indéterminée dans un hôtel 5 étoiles près de Lisbonne, ils deviennent des expatriés et attendent l’improbable retour du père.
C’est Rui qui raconte l’histoire, nous sommes dans sa tête, pris dans son flot de paroles et de pensées, et faisons avec lui ses premières expériences d’homme.
 
Un magnifique roman d’initiation, à la langue riche et originale, qui est aussi un roman sur la perte : la perte de l’innocence de Rui est la métaphore de la perte de son empire pour le Portugal. « Le retour » nous donne aussi l’occasion de nous retourner sur un épisode de l’histoire contemporaine pas toujours bien connu.
Dulce Maria Cardoso, un auteur portugais à découvrir
 
Cath

15 avril 2014

Hasard et coïncidences... ou Marie Darrieussecq et moi

Dans les aéroports, on croise souvent des gens connus. A Roissy, j'ai déjà vu Marie Drucker, Lambert Wilson et Eric Judor (du duo Eric et Ramzy). Bon... 
 La semaine dernière, m'envolant pour New York, je vois derrière moi, dans la file du dépose-bagages, l'écrivain Marie Darrieussecq. Quasi caricaturale, elle tient un livre ouvert à la main et paraît totalement ailleurs... Personne ne semble la reconnaître (à part moi, je veux y croire). Je la suis depuis Truismes, je l'aime bien, donc je suis contente, davantage que si j'avais vu, mettons, ... bon je n'ai pas de nom d'écrivain honni qui me vient...

BREF... Quelques jours se passent, nous nous retrouvons à flâner du côté de Washington Square, et nous découvrons que c'est le quartier du département Littérature de l'université de NY. Dans une petite rue (enfin selon les standards new yorkais), notre regard est attiré par une sorte de passage, très parisien, lui,  où se font face  la Maison Allemande et la Maison Française. Voulant en savoir plus sur cet organisme, nous nous approchons. Je vois un programme de conférences, et un nom et un visage me sautent aux yeux : Marie Darrieussecq... Le coeur battant (yes I probably overreact), je consulte la date, m'emmêle les pinceaux (thursday c'est mercredi ou jeudi ???) et finalement me rends compte que la séance se tient le soir même !  La coïncidence est si belle, la probabilité si faible de tomber sur cette information : on est OBLIGES de venir... Et puis l'intitulé, "Le trajet d'une phrase", me fait déjà envie.

A 19H nous voilà, tels des expats, au milieu du gratin universitaire franco-new-yorkais, écoutant en catimini, mais avec délices, cette notable culturelle assise derrière nous, expliquer à sa voisine que "pour rien au monde elle n'irait vivre à D.C. "(comprenez Washington) quand bien même son frère, interprète à la Maison Blanche, "la tanne pour qu'elle vienne s'installer", et bien que la "vie y soit moins chère" (sic)... So chic !
Marie arrive enfin, et sa conférence fut passionnante. Brillante est le mot exact. M.D. semble rompue à ce genre d'exercice, elle ménage ses effets et ne manque pas d'humour. Ca, c'est pour la forme. Sur le fond, elle nous a raconté le trajet de cette phrase : "Seuls les gens sans vision s'échappent dans le réel", phrase tirée d'un livre de l'écrivain allemand Arno Schmidt, qui lui est revenue à plusieurs reprises dans sa vie, par de curieux téléscopages. Difficile à expliquer mais c'était lumineux, voir sa chronique assez brève sur cette trame parue dans Libé.
Sans jamais perdre le fil, elle évoqué sa passion pour Duras * (une autre M.D.), pour l'exigence de son écriture, exigence qu'elle revendique tout autant : traiter d' une chose qui peut être banale mais l'écrire sous une forme nouvelle, unique. Elle cite Duras : "La Seine, c'est le Mékong", expliquant que la phrase est bien plus riche et ouverte que si elle avait écrit "La Seine, c'est comme le Mékong"... Anecdote amusante, lors des questions, une américaine lui a demandé s'il s'agissait bien du fleuve... La seule fois où Marie D. s'est montrée un peu désarçonnée !
Elle a longuement parlé du réel qui ne s'oppose pas toujours à l'imagination, du pangolin africain et des galaxies, de ses origines basques, et a même cité Le Havre, ma ville natale, dans son développement sur la Seine (voir plus haut). 
Son intervention traitait des coïncidences, mais je n'ai pas osé aller lui parler de celle qui nous avait conduits jusqu'ici. Je me suis promis que si je la revoyais à JFK au vol retour, là, j'irai la voir. Mais bien sûr, ce n'est pas arrivé...

IsaH

* Autant lire Duras m'ennuie un peu, j'ose l'avouer, autant je suis toujours intéressée d'entendre les passionnés érudits en parler, c'est curieux.

PS : Obama vient une journée à New York, à 3 rues de notre lieu de résidence, et son convoi est passé juste devant nous alors qu'on se baladait, encore un hasard heureux à l'actif de ce séjour une fois de plus "so great" !

11 novembre 2013

Le passé continu de Neel MUKHERJEE

Ce premier roman de l'indien Neel Mukherjee (écrit en anglais) a été très remarqué à sa sortie, et ce n'est pas étonnant. Sa maîtrise et son talent, pour un coup d'essai, forcent l'admiration.
Un roman original, foisonnant qui se déploie sur plusieurs plans en mettant en perspective différentes époques et différents personnages, tous aussi passionnants les uns que les autres. Nous passons ainsi de la vie à Calcutta dans la 2de moitié du 20ème siècle, aux bas-fonds de Londres dans les années 90, de la partition du Bengale en 1905 au monde glauque de la traite des travailleurs immigrés illégaux en Angleterre, en passant par l'ornithologie(!)
En bref, et pour être plus précise : dans les années 90, Ritwik, qui vit à Calcutta dans une famille qui s'est toujours battue contre la misère, perd ses 2 parents. Brillant élève, il obtient une bourse pour aller étudier à Londres.
Là, en même temps qu'il découvre le monde étudiant cosmopolite en Angleterre, il commence un roman consacré à la partition du Bengale et parallèlement s'enfonce dans les bas-fonds, poussé par une homosexualité qui s'exprime dans des situations scabreuses. Jusqu'à ce qu'il entre au service d'une très vieille dame, qu'il soigne et dorlote. Est-ce le temps de la rédemption ?
Le temps passe, la bourse comme le visa d'étudiant ont expiré, et pour ne pas abandonner la vieille Anne Cameron, Ritwik devient un immigré clandestin, qui va grossir les rangs de ceux qui recherchent tous les matins à se vendre à des employeurs-négriers (ici on pense au terrible "It's a free world" de Ken Loach).
On passe des couleurs indiennes (mais on est loin de Bollywood), au gris puis au noir de l’Angleterre. Les deux histoires se renvoient l'une à l'autre, et se nourrissent l'une de l'autre. Vous l'aurez compris, un excellent roman.
Cath

Ma vie avec Liberace de Steven SODERBERGH

Soderbergh nous surprendra toujours. Après Contagion et Side effects, voici la biographie du kitchissime mais néanmoins virtuose pianiste Liberace. "Liberace n'est pas Rubinstein, mais Rubinstein n'est pas Liberace..." Avec cette citation délicieuse et pleine de sens, Soderbergh nous introduit dans l'univers de cet artiste américain  des années 70, dont en France on mesure mal l'extraordinaire notoriété. Les 20 premières minutes sont à tomber par terre : Matt Damon, jeune homo indécis et un peu plouc, se retrouve à un concert de Liberace à Las Vegas. Le boogie woogie exécuté par une main gauche animée d'une vie propre (les  pianistes amateurs, dont je suis,  seront hallucinés) est l'occasion pour Liberace d'un sketch en interaction avec le public : c'est drôle et tarte à la fois, mais cette scène clé où l'on lit la fascination dans le regard de Matt Damon pour le brillant / clinquant showman, permet de comprendre toute leur histoire. Car elle pourrait sembler bien invraisemblable, cette passion amoureuse entre un jeune homme et une "vieille folle" despotique. Michael Douglas réussit pourtant le tour de force de la rendre crédible, tant il frôle la caricature sans jamais tomber dedans. Jusqu'à sa voix est méconnaissable. Il est ahurissant de véracité. Alors bien sûr il est question d'argent, de domination, de jeunes hommes se succédant dans le lit du maestro. Mais quand vient la dernière heure, celle où les masques tombent, ne reste qu'un véritable amour, certes singulier, mais réel et réciproque, et donc universel. J'ai versé ma petite larme...
IsaH

A moi seul bien des personnages de John IRVING


John Irving définit son dernier roman comme une œuvre militante, ce qui est à la fois la force et la limite d’A moi seul…. Irving entend en effet faire le tour de toutes les différenciations sexuelles à travers une galerie de personnages, qu’on va suivre des années 60 aux années 2000. La toile de fond passe donc d’une société verrouillée sur ces questions, jusqu’à la (relative) ouverture actuelle, en passant par la terrible irruption du SIDA... Le narrateur, Bill Abott, est un adolescent sensible et indécis sexuellement. Dans sa petite ville du Vermont, il rêve d’être écrivain, encouragé dans cette voie par une bibliothécaire, Miss Frost. Ambivalente et fascinante, elle sera également décisive dans l’orientation sexuelle du jeune homme (il aimera les garçons ET les filles) … Malgré quelques longueurs, Irving excelle à nous rendre tous ces personnages vivants et attachants. Son art consommé du dialogue, son sens si américain des situations (parfois crues, souvent drôles), la force des émotions (le long tunnel de deuils des années SIDA) nous mettent en état de totale empathie. Un hymne à la tolérance par un maître des lettres américaines, qui, avec Bill, nous offre une fois de plus un personnage masculin dont lui seul a le secret.
IsaH