Aussi, lorsqu’elle rencontre Sandrine Kiberlain lors d’un tournage, (tous les autres acteurs du film jouent leur propre rôle) Corinne décide de l’aborder pour concrétiser son rêve d’interpréter enfin un personnage digne de son talent. On retrouve ici l’empreinte de la célébrissime série Dix pour cent pour laquelle Fitoussi a d’ailleurs réalisé de nombreux épisodes.
Voir Isabelle Huppert dans un contre-emploi aussi surprenant (ce n’est pas le premier mais c’est le premier qui se passe dans le monde du cinéma) provoque forcément une intense jubilation : elle, devenant ici, une invisible, une méprisée, une ni vue, ni connue qui fait de la figuration, ultime clin d’œil, sur le tournage de Madame Bovary, film qu’elle a dans la vraie vie, tourné avec Claude Chabrol en 1991. Une géniale mise en abyme très vertigineuse !
J’ai trouvé ce film très malin, lui qui aborde avec une certaine auto-dérision mais aussi avec beaucoup de finesse le monde du cinéma, l’univers des actrices et l’entre-soi cher à ce métier à la fois comme les autres et pourtant si à part. On oscille sans cesse entre drame et comédie, une comédie très cruelle et aussi parfois teintée de mélancolie, le tout servi par de savoureux dialogues dont je ne peux m’empêcher de citer quelques extraits :
« Corinne Maclou ? comme les moquettes ? » demande perfidement Anne Marivin, actrice de second plan qui voit d’un mauvais œil l’amitié qui se noue entre Maclou et Kiberlain.
Ou encore, Kiberlain l’actrice un peu hors- sol qui s’exclame en faisant du vélib’ avec Maclou dans les rues de Paris : « Ah génial, on se croirait sur l’île de Ré. »
Mais la comédie est plus sérieuse qu’il n’y paraît car le réalisateur, à travers le portrait de Corinne Maclou, se penche sur le destin des figurants, surtout lorsqu’ils sont eux-mêmes acteurs, de ce qu’il leur en coûte d’espoirs déçus, de déconvenues et d’acharnement pour obtenir leur intermittence, tandis qu’à l’autre bout du spectre, la célébrité et le succès se payent parfois au prix fort ou au mépris de toute bienveillance.
La relation naissante entre Maclou et Kiberlain ressemble parfois à un jeu de dupes car si Maclou est touchante d’obstination, elle n’en reste pas moins un brin opportuniste. Quant à Sandrine Kiberlain si elle est touchée de prime abord par cette petite bonne femme décidée, elle reprend vite ses réflexes de grande bourgeoise dans cette relation inégale voire improbable, malgré toutes les meilleures volontés du monde. En explorant les coulisses d’un milieu scintillant de lumières et de paillettes, qui fait fantasmer le chaland, Fitoussi met le projecteur sur l’envers du décor, révélant ce qui se joue sur un tournage : rapports de pouvoir et de classe, hiérarchies, jalousies, hypocrisie, mépris, humiliations, autant de dysfonctionnements qui se retrouvent finalement dans n’importe quel milieu professionnel. Tout en s’interrogeant sur le métier même de comédien : Est-ce qu’on est une mauvaise actrice quand on n’est pas connue ? Qu’est- ce qui est dû à la chance ? Qu’est- ce qui est dû au talent ? Est-ce possible de nouer des relations désintéressées avec quelqu’un qui n’est pas célèbre quand on l’est soi- même ?
Malgré tout, l’ironie mordante de Fitoussi est contrebalancée par une grande tendresse envers ses personnages, avec notamment une Corinne Maclou qui croit dur comme fer en son talent et en sa bonne étoile, femme attachante qui devient le symbole même de la persévérance, figure invisibilisée qu’il fait passer de l’ombre à la lumière en la plaçant au centre de son récit.
Cette fantaisie pleine de drôlerie qui se double d’une satire féroce et acerbe sur le septième art est un pur régal ! Et s’avère plus profonde que son cocasse postulat de départ !

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