Son titre est emprunté à une phrase de Colette dans Mes apprentissages. Une petite phrase qui résume presque tout de la vie de cette femme. D’un côté, le manque et l’effacement, de l’autre, la résistance.
Cette mère a grandi en pleine guerre et a manqué mourir faute de soins appropriés. Très bonne élève, elle ne peut pourtant pas accéder à des études secondaires, on a besoin d’elle à la ferme. Elle se marie, mais son séducteur de mari s’avère rapidement être un tyran domestique doublé d’un homme jaloux et violent. Il l’empêche de travailler et d’avoir un chéquier. Elle a deux filles qu’elle essaie de protéger du mieux qu’elle peut. Voilà, on pourrait penser que c’est une vie de peu, faite de silences et d’abandons, mais par la grâce de l’écriture, cette évocation particulièrement émouvante qui ne s’encombre ni de pathos, ni de misérabilisme, guide cette femme de l’ombre à la lumière pour en faire la figure centrale de ce couple et par-dessus tout, lui restituer toute sa dignité. Cette femme, qui n’est jamais désignée par son prénom devient sous la plume de sa fille, la véritable héroïne de ce vrai-faux roman.
Et cette mémoire familiale rejoint bien sûr ici, l’universel, puisqu’à travers sa mère, se dessine toute la condition des femmes des années cinquante, écrasées sous le joug d’un patriarcat tout puissant.
Mais là où la lecture s’avère passionnante, c’est qu’à la réalité assez désespérante, l’écrivaine enrichit sa quête familiale en utilisant la fiction, pour réinventer le destin maternel, imaginer une autre vie, SI (si elle était devenue institutrice, si elle avait épousé un autre homme…) En lui faisant emprunter ainsi des chemins de traverse, des bifurcations, une porte de sortie, elle lui accorde, l’espace d’un instant, la possibilité du bonheur. Comme une réparation en quelque sorte. Magnifique preuve d’amour que cette uchronie intime. Le procédé est à la fois malicieux et poignant.
Avec un certain sens de de l’humour, qui n’atténue en rien une rage sourde, Véronique Ovaldé décortique les mécanismes de l’emprise qui, pendant des décennies, ont tué dans l’œuf les aspirations de sa mère, détruisant la moindre étincelle d’estime de soi, l’emprisonnant dans une relation malheureuse. Et essaie de comprendre à travers de douloureux questionnements pourquoi cette épouse soumise n’a jamais quitté son mari. Et on accompagne lentement mais sûrement, cette fille dans la [re]connaissance de cette femme. Son cheminement, lui fait explorer un passé à vif mais l’a fait passer de la révolte face à tant de renoncements à la certitude que les bonheurs simples sont une consolation.
Un hommage filial tout en finesse et en émotion, qui rend justice à une mère que sa fille a elle-même, un temps, déconsidérée. Une figure féminine écrasée par un ogre qui a bien évidemment projeté sa folie menaçante non seulement sur sa femme, mais aussi sur ses filles. La famille avec un grand F ressemble parfois à un champ de bataille qui provoque souvent des dommages collatéraux. Mais dans ce cas précis, à la fin, il ne reste que l’amour d’une fille pour sa mère, et l’ultime compréhension qui se substitue au jugement, dans un basculement des plus bouleversants.
Flammarion, août 2026, 208 pages

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